26.03.2006
''Sur La Télévision'', par Pierre Bourdieu
Bulletin d’humeur : le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
EN GUISE D’INTRODUCTION :
’Sur La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
‘’Sur La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d'exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de ‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
LES MECANISMES PAR LESQUELS LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT
1. La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
2. La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité.
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
a. Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c'est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
b. La construction de ce qui a été sélectionné
L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique.
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS
1. Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait, la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence.
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.
2. L’Audimat : l’arbitre de toute lutte
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
3. La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps.
4. Le débat
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
a. Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
b. La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
c. Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)...
CONCLUSION
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale.
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