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31.03.2006

Mon jambon star à moi...

Bulletin dhumeur : des nuées d'appels au vote et de lourds encombrements sur les réseaux téléphoniques...

    

Ami lecteur,

    

Tout le monde n’a pas la chance de porter un nom qui donne la mesure de son talent.

    

Oh, bien sûr, ce n’est pas le cas de Steevy Boullay, ce dernier ayant le bon goût d’annoncer la couleur dès l’évocation de son patronyme (du reste, il suffit de le voir avec son bourriquet… bof, non, je ne m’acharne pas plus sur ce cas quasi pathologique, ce serait trop facile…)…

   

En revanche, c’est bel et bien le cas, par exemple, du désormais célébrissime Mulan (une petite précision ici pour les lecteurs de ce blog qui ne bénéficient pas du Dolby Surround : on ne prononce pas ‘’Mulane’’, mais bien ‘’Mulan’’, qui rime avec indigent, polluant, dérangeant…), pour qui le moins que l’on puisse dire est que son surnom ne rend en aucune façon hommage, ni à son affolant magnétisme sexuel, ni à la puissance quasi nietzschéenne de sa pensée quotidienne.

   

Oh, je sais par avance ce quelle sera ta réaction, opiniâtre lecteur. Tu vas me dire : ‘’Oui, mais concernant ton pote Mulan, c’est d’un surnom qu’il s’agit, pas d’un patronyme qui porterait préjudice à son intégrité sociale ou je ne sais quoi.’’

    

Certes, certes. Sache seulement, lecteur bien-aimé, que c’est seulement ma bonté d’âme qui m’empêche d’aborder ici la délicate thématique de ses attributs patronymiques, ainsi que ma volonté de le garder au plus près de moi, au sein de ma garde rapprochées.

   

Ceci dit, les êtres humains ne sont pas les seuls à pâtir parfois d’appellations qui ne leur font pas honneur. Le chien de ma soeur, par exemple, s'appelle Untel, ce qui lui vaut les moqueries de tous ses potes (les potes de ma soeur, pas ceux du chien, voyons...), alors que c'est un animal très intelligent, qui aurait en tous cas nettement plus de légitimité à prétendre à l'obtention d'un prix Pulitzer  que l'écrasante majorité des présentateurs de JT...

   

C’est également le cas du block buster en forme de télé-crochet d’M6, ‘’A La Recherche De La Nouvelle Star’’. Force est d’admettre en effet que ‘’A La Recherche De La Nouvelle Star’’ est l’un des pires titres qu’on ait jamais vu pour une émission de télévision, et qu'il pose la très grave question de savoir par quel moyen ses auteurs ont réussi à se l’extraire du cerveau reptilien.

    

Du reste, le titre de l’émission est largement galvaudé, puisqu’elle est déjà toute trouvée, la nouvelle star, en la quadruple personne du jury. Et, de fait, c’est ce que tendent à démontrer les chiffres d’audience de l’émission, et le succès plus que mitigé que connaissent les vedettes qu’elle a fait émerger : c’est la partie ‘’casting’’ (la phase ‘’Pop Stars’’) qui fonctionne le plus, celle qui joue à fond la carte de la mise en valeur du ridicule des candidats (j’en veux pour preuve les montages assassins destinés à se foutre de la gueule des plus mauvais candidats, la rediffusion manifestement complaisante des extraits de leurs pires prestations, enluminée de commentaires ironiques) et de la causticité des membres du jury, y compris à l’égard de la chaîne qui les emploie (Ainsi, c’est Marianne James qu’on a pu entendre dans l’émission de jeudi dernier répondre à Benjamin Castaldi qui la pressait de faire court dans ses prises de parole : ‘’Oh, c’est bon, Pékin-Machin-Chose, là, on verra ça un autre jour !’’). On le sait bien, que les gens n’en ont rien à foutre de voir des jeunes talents chanter. Y a qu’à voir le bide qu’ont fait les sélections du candidat français pour le concours de l’Eurovision (diffusé à la mi-mars sur FRANCE 3 ; tu ne le savais pas ? normal, personne ne le savait)…

   

On rigole on rigole, tout cela est très bon enfant, mais ne leur jetons pas la pierre, les producteurs de l’émission se contentent de reproduire à l’identique, avec les mêmes génériques, les mêmes logos et la même dramaturgie, une formule qui a fait ses preuves dans tous les grands pays développés et culturellement très en avance, en tête desquels les USA (avec le très patriotique ‘’American Idol’’) et la Grande Bretagne (avec ‘’Pop Idol’’). Du reste, quand on réfléchit bien, derrière l’intention de se moquer de ploucs des couches inférieures de la population (je parle le M6 couramment) et de faire du fric facile au détriment de pré-pubaires sous-alphabétisés, elle n’est pas si con, cette idée de composer un jury de télé-crochet de quatre personnalités aux exigences radicalement opposées (sinon parfois antithétiques) : si l’exigence d’une ‘’efficacité commerciale’’ n’est pas mise de côté, on a tout de même une chance de voir se former une sorte de compromis permettant l’émergence d’un minimum de talent réel...

    

Enfin, comme je le disais plus haut, la partie ‘’casting’’ est désormais terminée. Adieu, le fiel, et bonjour la pommade ! La savoureuse férocité des sélections va faire place aux vagissements des candidats à la célébrité… Eh, ben! Vivement l’an prochain !

    

28.03.2006

Tout est fini... Ne zappez pas!

Bulletin d’humeur : des averses de larmes, forcément !  

       

Ami lecteur,  

       

Toi qui consultes quotidiennement cette page (au mépris du risque de sombrer dans l’épilepsie que d’aucuns m’accusent de te faire courir, rapport au thème chromatique, tellement décrié, de ce blog…), toi pour qui je suis en quelques sortes devenu, au fil du temps, un phare dans la nuit, et même, disons-le tout net, une balise te permettant de te repérer dans la jungle médiatique, ami lecteur, disais-je donc, tu me vois aujourd’hui aux prises avec un insurmontable sentiment de tristesse. Que dis-je, ‘’de tristesse’’ ? Je suis carrément dévasté. C’est tout un monde qui s’effondre et coule à pic autour de moi, m’entraînant dans son sillage jusqu’aux tréfonds du désespoir le plus abyssal. C’est comme si soudain m’éclatait en plein figure toute l’évidence de la vanité de nos initiatives individuelles et de l’inéluctabilité de ces mécanismes éternels qui finiront par tous nous broyer vivants. Et même, pour tout te dire : je ne suis pas sûr d’échapper à la dépression nerveuse. Voilà.  

         

‘’Mais que t’arrive-t-il donc ?’’, me demanderas-tu, fidèle à cet indéfectible altruisme qui te vaut toute ma profonde estime, ‘’Que s’est-il donc passé qui te mette dans un état pareil ? Quelqu’un a profané la sépulture de Pierre Desproges ?’’  Presque. Et puisque je te sens fébrile, à présent, pressé de découvrir la cause de mon brusque émoi, je te livre l’information sans plus de détours : le blog de Jean-Marc Morandini, c’est fini ! Il nous l’annonce lui-même dans un dernier article, qu’il a fort à propos intitulé ‘’Pourquoi j’ai décidé de fermer mon blog…’’, article qu’il a adjoint d’un dessin d’une naïveté touchante, représentant un humanoïde tout bleu, tout droit sorti de l’univers Daft Punk, et de cette légende qui en dit long : ‘’GAME OVER’’.  

         

Je sais, je sais : tu vas me dire, en lecteur raisonnable et solidement endurci par les trop nombreuses épreuves que nous impose la vie : ‘’Ressaisis-toi mon vieux, faut pas qu’tu t’laisses aller comme ça, allons allons, c’est pas la fin du monde, après tout, Il nous reste toujours le blog d’Alain Juppé.’’  Paroles pleines de sagesse ! Et effectivement, Dieu soit loué, le blog d’Alain Juppé ne donne toujours aucun signe de faiblesse ; le dernier article en date remonte au 19 mars, et‘’le meilleur d’entre nous’’ y traite, avec la précision qui le caractérise et le sens de la concision qui s’impose, du CPE. Aucun souci à se faire du côté d’Alain, un seul article de 10 lignes sur le CPE, puis plus rien pendant 10 jours (au moins ; qui sait ce que nous réserve l’avenir ?), ce n’est pas ce qu’il convient d’appeler un signe de faiblesse ! Tout va bien !  

        

Maintenant que nous nous trouvons tous rassurés quant au sort d’Alain Juppé, revenons donc, si tu le veux bien, au cas de Jean-Marc Morandini, à commencer par le commencement. Je ne te re-situe pas Jean-Marc Morandini, je pense que tu vois parfaitement de qui il s’agit, puisque tu n’es pas complètement ignare ; je rappellerai seulement qu’après avoir animé TOUT EST POSSIBLE, émission de sinistre mémoire, considérée comme un sommet de trashitude saumâtre jusqu’alors inégalé dans le paysage audiovisuel français (Ah ! Le souvenir sucré des curés transsexuels hydrocéphales et des galvanoplastes hermaphrodites !...), Jean-Marc anime depuis 2003 une émission sur EUROPE 1, consacrée à la télévision et au décryptage de l'audiovisuel ; comme quoi, même pour le pionnier de la télé poubelle, endosser le rôle de chevalier blanc des medias n’est pas un rêve inaccessible. Du moins, ce n’est pas un rôle que Jean-Marc s’interdise de revendiquer.  

          

Et donc, voici de cela six mois, notre éminent chercheur en médialogie a créé un blog, je le cite, pour ‘’trouver un moyen différent de communiquer avec vous, de m’exprimer, de vous informer en temps réel sur l’actualité de la télévision et des medias. Il s’agissait pour moi de développer ainsi les liens qui nous unissaient à travers la radio et la presse. Un contact direct, sans filtre, et en toute liberté.’’ (Dieu que c’est beau ! Et dire que nous allons en être privés !). A travers cette interface hautement subversive, il a notamment récemment lancé une pétition visant à remettre "les séries dans l'ordre". Il s'agissait notamment pour lui, et là je cite le communiqué officiel d’EUROPE 1 sur le www.europe1.fr, ‘’de mobiliser les auditeurs pour sensibiliser les chaînes de télévision et le CSA au mécontentement du téléspectateur, pour qui il est difficile de suivre une série dans son ordre chronologique.’’ Voilà qui se passe de commentaire…  

       

Malheureusement, comme tu l’auras compris, ce glorieux élan vient de prendre fin, brisé au moment de son envol par la jalousie et la méchanceté des hommes. En effet, si Jean-Marc a décidé de fermer son blog, c’est parce qu’il s’est senti blessé par les attaques permanentes de la presse à ce propos : ‘’Il y a deux mois, VOICI a commencé à allumer ce blog (…) Ce week-end LIBERATION a rejoint VOICI dans son combat (…) Quand on passe chaque jour près de quatre heures à travailler sur son blog, de façon totalement passionnée et sans attendre le moindre euro en retour, toutes ces attaques, ces soupçons sont à la fois vexants et blessants.’’  

         

De fait, Jean-Marc s’est effectivement fait éreinter samedi 25 mars dernier, dans un article de LIBERATION signé Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, et intitulé : ‘’Morandini à tous les râteliers’’. Force est de constater, à leur décharge, que les deux journalistes de LIBERATION ne s’en prennent pas à lui seulement pour la teneur de son blog, bien au contraire, puisqu’ils l’attaquent également sur son émission de radio (‘’Son pain quotidien : une heure trente de potins télé, une véritable gageure. Du coup, les patrons de chaîne y ont antenne ouverte, faut bien remplir, d'autant qu'on y est toujours bien reçu.’’ ; ‘’ son truc, c'est de faire monter la mayonnaise à partir de rien. (…) Et puis il y a ses «indiscrétions» dont le titre laisse espérer des super scoops mais non : il s'agit en fait de communiqués envoyés à toutes les rédactions, de dépêches AFP, ou d'infos parues dans les journaux. Seulement, c'est ballot, parfois, il omet de citer sa source, comme c'est l'usage... Une manie qui se prolonge sur son site Web, où il n'hésite pas à pomper des blogs amateurs sur la télé. ‘’), sur son retour prochain et tant attendu, par l’intéressé du moins, en télévision, ainsi que sur son dernier bouquin, intitulé ‘’Télé-vérité’’ (L'Archipel), facile à repérer en librairie grâce à son bandeau rouge (et pas du tout démago) : ‘’Parents : vos enfants sont en danger’’ (‘’Comment lutter contre ce fléau qu'est le X pour les jeunes ? ‘’Pourquoi ne pas demander à des actrices de porno d'expliquer leur métier dans les classes de première et de terminale ?’’ Pas con, tiens... Pas con non plus les fiches conseil à découper où Morandini recommande aux parents d'interdire à leurs enfants les JT, Envoyé spécial et même Groland. A l'inverse, il considère ‘’sans risques’’ Vidéo Gag et le tirage du Keno sur France 3. Conseil de Libération aux parents : découpez ces fiches en suivant les pointillés et tapissez-en la cage du cochon d'Inde de votre enfant. ‘’)…  

   

Mais ?! Je réalise tout à coup : c’est bien pour ne plus avoir à affronter ‘’ces soupçons permanents (…) à la fois insupportables et démotivants’’, qui sont, de son propre aveu, le fait d'une minuscule poignée de journalistes isolés de deux rédactions distinctes, que Morandini met un terme à son blog ?! Alors là, chapeau bas. Ce sont sans doute les 50 000 lecteurs quotidiens qu’il revendique au titre de son blog, ceux-là même auxquels il ambitionnait de s’unir par des liens libres et directs et bla et bla et bla, qui lui en sauront gré à coup sûr, reconnaissant là la preuve d’un réel engagement au service du public…

   

27.03.2006

Little Brother is watching you

Bulletin dhumeur : le temps aujourdhui va mal tourner, c'est absolument certain
 

       

Ami lecteur,

       
C’est chose forcée que de constater que de nos jours, la belle littérature n’en est plus vraiment.

Quand j’écris ça, je ne veux pas parler de l’avènement de ces auteurs sucrés aux messages mollement insipides qui font les belles heures des têtes de gondole de la FNAC des Ternes (quoiqu’il y en aurait, des choses à dire à ce propos !) ; non. Je fais référence à cette phrase de Paul Verlaine (dans l’ ‘’Art Poétique’’), ‘’Et tout le reste est littérature.’’
 
L’expression s’est, depuis le XIXe siècle, puissamment ancrée dans la langue française (et pas seulement, du reste, puisqu’on en retrouve le calque dans diverses langues ; en italien, par exemple, on dit : ‘’fare della letteratura’’), et recouvre aujourd’hui un sens hautement péjoratif, que d’aucuns, au nombre desquels compte votre serviteur, déploreront. On s’entend aujourd’hui volontiers dire, pour peu que l’on se mette à faire des conjectures pessimistes quant à notre avenir commun, ‘’Bof, tout ça c’est de la littérature’’, (à rapprocher d'expressions comme : ‘’c'est du roman’’, ‘’c'est du cinéma’’, …). Traduction : c’est de la rhétorique artificielle.
 
Si seulement !
 
On a pourtant déjà vu cent fois, mille fois, des idées ‘’de littérature’’ se matérialiser dans le monde réel. On avait pu observer cela avec certaines œuvres de philosophie (je fais ici référence au ‘’Prince’’ de Machiavel, ou encore à ‘’L’Art De La Guerre’’ de Sun Tzu), mais, de fait, si la littérature, pur objet d’art, production parmi les plus hautes de l’esprit humain, commence à prendre pied dans la réalité, il faut bien en venir à la conclusion suivante : cette littérature-là n’en est plus vraiment, de la littérature.
Si encore c’était ‘’Le Rêve D’Un Homme Ridicule’’ (Dostoïevski) qui devenait réalité ! Mais pas du tout ! C’est ce que la littérature a de plus effrayant qui s’avère être prophétique ! Ainsi, pour rester dans Dostoïevski, je t’invite, ami lecteur, à ouvrir ton tome 1 des ‘’Frères Karamazov’’ (deuxième partie, livre cinquième, chapitre V : Le Grand Inquisiteur) :
 
‘’Ils deviendront craintifs, ils nous regarderont, ils se presseront vers nous comme des poussins vers la poule couveuse. Nous les émerveillerons et nous les effraierons, et nous serons leur orgueil, d’être si forts et si intelligents, d’avoir pu ainsi dompter cet innombrable troupeau de rebelles. Ils frissonneront sans défense devant notre colère, leur esprit sera pris de terreur, leurs yeux deviendront larmoyants, comme ceux des enfants et des femmes, mais ils passeront tout aussi facilement, au premier signe que nous ferons, au rire et à la joie, à la gaieté radieuse, aux chansonnettes heureuses de l’enfance. Oui, nous les forcerons à travailler, mais, aux heures que le travail laissera libres, nous leur ferons une vie qui sera un jeu d’enfant, avec des chansons enfantines, avec un chœur, des danses innocentes. Oh, nous leur permettrons même le péché, ils sont faibles et sans force, et ils nous aimeront comme des enfants de leur permettre le péché. ’’  

(Dostoïevski, ‘’Les Frères Karamazov’’, tome1, éd. Actes Sud, p. 467, traduction de Monsieur André Markowicz)
 
Question : si je ne t’avais pas préalablement prévenu que le passage ci-dessus, et dont je viens de te faire une si généreuse offrande, était signé Dostoïevski, n’aurais-tu pas pensé qu’il s’agissait d’un extrait d’une œuvre d’avant-garde pamphlétaire, traitant de télévision ou du capitalisme ? Et n’aurais-tu pas eu légitimité à cela ?
 
A bien des égards, on peut aujourd’hui craindre que dans les années à venir, ce soit la plus effrayante de toutes les œuvres de science fiction qui devienne réalité, je veux bien sûr parler du ‘’1984’’ de George Orwell.
 
Oh, j’entends d’ici les hauts cris que pousseront dans leurs chaumières ceux qui liront ces lignes : ‘’C’est de la démago !’’, ‘’C’est n’importe quoi !’’, ‘’Il faut pas pousser mémé dans les orties non plus !’’, etc, etc.
 
J’entends, j’entends. Mais prenons le temps de regarder cinq minutes autour de nous. On parle beaucoup du CPE en ce moment. Fort bien. Le CPE constitue effectivement, à mon sens, une grave menace pour le monde du travail en France, et pour l’avenir des français. (c’est même un sujet sur lequel il vaudrait le coup de revenir ; on verra.) Mais tandis qu’on parle du CPE, on ne parle pas du projet de loi dite ‘’Sarkozy’’ (encore lui ? C’est vraiment amusant de constater combien ce petit homme peut être ubique à ses heures…) sur ‘’la prévention de la délinquance’’…
 
‘’La prévention de la délinquance ?! Mais en voilà une idée qu’elle est bonne !’’, t’exclameras-tu dans un réflexe primaire, lecteur peu regardant que tu es. Regardes-y donc de plus près, avant de juger… Car ce projet de loi pour le moins vitaminé est à plus d’un titre annonciateur, d’une part, de la mise en place d’une politique ultra sécuritaire dans les années à venir (le processus est déjà en place, c’est entendu), et d’autre part, d’un désengagement total de l’Etat sur les questions de justice sociale. La perspective de son adoption augure de voir la société française s’engager sur la voie d’une transformation profonde de la conception de la prévention de la délinquance et des difficultés sociales qui y sont généralement liées, allant dans le sens d’une répression à tout crin, ambitionnant de traiter la délinquance comme une maladie, au détriment d’une approche sociale et pédagogique.
 
Car que prévoit ce projet de loi ? Pêle-mêle : renforcement du pouvoir des maires sur le dispositif de prévention de la délinquance, « devoir de signalement » par les professionnels intervenant auprès de personnes « présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles », fichage des publics en difficultés sociales, renforcement de la vidéosurveillance, j’en passe, et des meilleures… En clair, il instituerait un système complet de délation organisée et imposée par la loi, et s’accompagnerait d’un contrôle social étroit des fractions les plus en difficultés de la population.
 
Revenons par exemple sur le renoncement imposé aux travailleurs sociaux, sous peine de sanctions, au secret professionnel. Je te donne à ce titre en lecture l’article 11 du projet de loi (attention les yeux, là, c’est plus vraiment du Dostoïevski…) :
 
"Tout professionnel qui intervient au bénéfice d'une personne présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles, est tenu d'en informer le maire de la commune de résidence (…). L'autorité ayant pouvoir disciplinaire peut agir dans les conditions prévues par les règlements professionnels ou administratifs en cas de méconnaissance, par le professionnel, de cette obligation d'information (…). Les professionnels visés au premier alinéa doivent se communiquer réciproquement ainsi qu'au Maire (…) tous renseignements et documents nécessaires à l'accomplissement de leur mission".
 
Le “secret professionnel partagé” impliquerait la mise en commun d’informations nominatives, non seulement sur les délinquants, mais aussi sur les populations considérées comme "à risque", soit les enfants, jeunes ou familles rencontrant des difficultés matérielles, éducatives ou sociales. Les éducateurs de rue, qui appuient justement leur intervention sur un principe d’anonymat et de libre adhésion des personnes en voie de marginalisation, deviendraient ainsi des collaborateurs de proximité travaillant étroitement avec les forces de police, dont la mission de "prévention de la délinquance" est totalement distincte de celle de prodiguer des soins préventifs ou curatifs ou de réaliser un accompagnement social, en leur livrant des informations nominatives sur une catégorie de population dite ‘’à risque". Les informations qui seraient ainsi livrées aux maires sont pourtant reconnues comme relevant de l'intimité de la vie privée des personnes et bénéficient de ce fait d'une protection maximale, comme le prévoient la déclaration universelle des droits de l'homme (art 12) et le code civil (art. 9).
 
Mais poursuivons. Qui sont donc les ‘’populations à risques’’ ? Le projet de loi s’appuie pour cette définition sur un rapport du député UMP Jacques-Alain Bénisti (qu’il serait inexact de qualifier de vieux facho, vu qu’il n’est pas si vieux que ça ; dans son rapport, M. Bénisti va en effet plus loin que le Front National dans l’affirmation sociologiquement mensongère et politiquement dangereuse de l’équation immigration = délinquance), intitulé ‘’Sur La Prévention De La Délinquance’’. Le rapport dit en substance ceci : c’est le bilinguisme et, subsidiairement, le fait de grandir auprès de parents migrants, dans un quartier défini comme sensible, qui conduit tout droit à la délinquance et ce, dès le plus jeune âge (et pas un mot sur les facteurs sociaux qui permettent d’expliquer les comportements délinquants).
 
Quelques extraits pour les plus gourmands (quand on pense qu’il y a quelque part un élu du peuple qui est payé pour écrire des énormités pareilles…) :
 
‘’Entre 1 et 3 ans : seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère, elles devront s’obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer.’’
‘’Entre 4 et 6 ans : ces années se passent traditionnellement à la maternelle et c’est là que les premières difficultés peuvent apparaître. Difficultés dues à la langue, si la mère de famille n’a pas suivi les recommandations de la phase 1.’’
‘’[Les pères] exigent souvent le parler patois du pays à la maison.’’
 
A ne pas rater non plus, la très sérieuse courbe, sobrement intitulée ‘’Courbe évolutive d’un jeune qui, au fur et à mesure des années, s’écarte du “droit chemin” pour s’enfoncer dans la délinquance’’, qui montre de manière très très scientifique (si si, ils ont osé) comment, après ‘’les difficultés de la langue’’ à la petite enfance puis les ‘’comportements indisciplinés’’, le parcours du jeune enchaîne redoublements, ‘’petits larcins’’, consommation de drogues douces puis dures et, enfin, entrée dans la grande délinquance. Après tout, c’est bien comme ça qu’on nous le montre à la télé, alors ça doit bel et bien se passer comme ça, non ?
 
La question qui se pose à présent : que va donc devenir cet enfant dont on nous prédit qu’il va s’écarter "du droit chemin" ? Eh, bien, il va être pris en main par tout un ensemble de professionnels. Depuis les assistantes maternelles, les enseignants, les orthophonistes et les pédopsychiatres qui devront lutter contre cette horrible maladie qu’est le bilinguisme (mais tous ? même les enfants ayant un parent germano, hispano ou anglophone ? Mais non bien sur, ceux-là ne risquent rien…), jusqu'à la polices, les travailleurs sociaux, les maires, et les fonctionnaires de la justice, tous collaboreront pour sauver cet enfant ‘’à risques’’. Et si les difficultés à rester dans le « droit chemin » persistent, l’orientation dans une filière d’apprentissage d’un métier puis le « placement irréversible » (sic) dans un internat seront envisagés dès la fin de l’école primaire.
 
Voilà pour la théorie. ‘’Yum !’’, si tu me passes l’expression…
 
Ce que j’en pense, et qui justifie à mon sens la comparaison avec ‘’1984’’ : il y a là un projet de loi violemment liberticide et répressif :
·          qui remet en cause le secret professionnel (art. 226-13 du code pénal), mesure d'ordre public et droit fondamental des personnes, indispensable pour garantir le contrat social et les libertés démocratiques ;
·          qui réduit à néant le travail et les efforts des travailleurs sociaux, puisque excluant toute possibilité pour eux de construire des liens avec les populations marginalisées ;
·          qui réduit les travailleurs sociaux à des simples supplétifs de la police ;
·          qui permettrait la mise en place d'un fichage généralisé des "populations en difficulté" : en effet, la masse d'informations que devra recevoir et gérer le maire, en application de l'article cité, débouchera immanquablement sur un stockage et un traitement informatique, même si cela n'est pas directement évoqué dans le texte du ministère. Ainsi l'obligation de délation prévue par l'art. 11 du projet de loi se traduirait par la constitution de fichiers concernant des pans entiers de la population : qui n'a pas présenté une difficulté sociale, éducative ou matérielle à un moment donné de sa vie ? La constitution de telles bases de données nominatives, de véritables ‘’casiers sociaux’’, mettrait à disposition des maires des gisements d'informations sur les personnes, dont ils pourraient faire usage sans aucun contrôle de la part des personnes concernées et des travailleurs sociaux qui ont recueilli ces données.
·          qui prévoit de rendre les services de police et gendarmerie destinataires des images recueillies par vidéosurveillance "dans un cadre de police administrative ou d'enquête préliminaire, et non plus seulement en cas de commission avérée d'infraction". Cette même vidéosurveillance "doit pouvoir être étendue aux parties communes des immeubles collectifs" ;
·          qui amalgame, stigmatise et criminalise les populations dites « issues de l’immigration », les labellisant d’emblée comme déviantes et génératrices de déviance, susceptibles de troubler l’ordre public et de s’inscrire dans un parcours pénal (‘’Ecce homo ! Ecce homo !’’);
·          qui ethnicise, de fait, les questions de sécurité ;
·          qui fait du bilinguisme, des difficultés à maîtriser la langue française, des troubles du comportement, de la toxicomanie, de l’échec scolaire, des incivilités et des délits caractérisés un seul et même symptôme ‘’à détecter’’ ;
·          qui criminalise les parents, en faisant les seuls responsables de la délinquance de leurs enfants, car dans une société dite ‘’libérale’’, chercher des causes collectives est une hérésie ;
·          qui propose un repérage précoce des troubles du comportement (un procédé qui, curieusement, connaît un certain succès d’estime aux USA, aux effets pervers imprévisibles, dès la crèche et l’école maternelle et même au cours de la surveillance médicale de la grossesse (on croit rêver…). Bien sûr, certains troubles du comportement, lorsqu’ils apparaissent précocement, rendent probable, dans une minorité de cas, un passage à l’acte délinquant. Mais l’approche systématique par la pathologie ne serait-elle pas dangereuse, récupérée par les politiques ?
·          qui impose une réponse toute faite à la question épineuse de savoir ce qu’est une “bonne conduite”, ou le “droit chemin” ;
·          qui met bêtement (il n’y a pas d’autre mot) l’accent sur l’identification des fauteurs de troubles au détriment de la communication et de la réflexion sur les causes de la délinquance et de l’insécurité ;
·          qui nie l’insécurité sociale (le processus de marginalisation et de paupérisation de populations soumises à la ségrégation urbaine) comme facteur explicatif de la déviance et de la délinquance, alors même que ce sont les conditions sociales dans lesquelles vivent les personnes qui permettent de comprendre la délinquance, et non les origines desdits délinquants. Mais, comme le fait si justement remarquer Nicolas Sarkozy, il est urgent de rompre avec une approche de type sociale de la délinquance et de renoncer à en étudier les causes, car cela contribuerait à la production d’une “excuse sociologique ou sociale” de cette délinquance. Si Nico le dit, alors c’est que ça doit être vrai…
·          qui ne fera, à terme, qu’exacerber la violence et la tension qui pèsent sur les professionnels de la prévention comme sur les populations des quartiers dits sensibles, et ne constituera qu’une nouvelle fuite en avant.
 
Il ne s’agit pas, bien sûr, de nier la nécessité du rappel de la règle et de la loi, la nécessité de la sanction dans certains cas, à côté d’un travail en amont tâchant de prévenir les déviances, les incivilités et la délinquance. Déviants et délinquants doivent être tenus pour responsables de leurs actes devant la loi. Mais ils sont aussi les victimes du processus d’exclusion économique et sociale et de l’extension de la précarité. L’augmentation des inégalités sociales (ces facteurs dits environnementaux ou contextuels dans les études de psychiatrie) reste l’un des ressorts, voire le creuset de la délinquance. C’est bien sur ces inégalités que le débat public et l’action politique devraient porter.
 
Du reste, le plus grave, c’est sans doute que ce projet de loi n’aura pour objet que d’apporter une réponse politique à un délire, une hystérie sécuritaire, en vue des prochaines élections présidentielles. Ce ne sera probablement qu’un avatar démagogique de plus, visant, dans une logique électoraliste, à récupérer une partie des votes du Front National. A ce titre, qu’ils se rassurent, qu’ils rajoutent donc les juifs sur la liste des ‘’populations à risques’’, et ils récupéreront même les votes néonazis.

26.03.2006

''Sur La Télévision'', par Pierre Bourdieu

Bulletin d’humeur :  le temps aujourd’hui est laconique avec des montées de découragement passagères…
  
EN GUISE D’INTRODUCTION :
 
’Sur La Télévision’’ a été réalisé dans le cadre du programme ‘’RECHERCHES AU COLLEGE DE FRANCE’’. Diffusé sur PARIS PREMIERE en 1996, ce documentaire, tourné en plan fixe avec une seule camera, a constitué, pour Pierre Bourdieu, sa seule occasion de livrer à la télévision sa pensée complète sur la télévision. Pour l’essentiel, on y verra une mise sur support télévisé des thèses exposées dans le livre éponyme que Bourdieu avait publié suite à son passage controversé dans ‘’ARRET SUR IMAGES’’ au début de l’année 96 (cf. l’article sur ‘’ENFIN PRIS ?’’, une enquête réalisée par Pierre Carles)
 
‘’Sur La Télévision’’ vise à démontrer que la télévision est le lieu de censures multiples, pour la plupart invisibles, y compris pour ceux qui les exercent, et à disséquer les mécanismes qui permettent à ces censures d'exister. Bien entendu, il existe des censures politiques et économiques, mais ce serait très insuffisant que de dire que la télévision est manipulée par ses annonceurs et ses actionnaires. Ce sont là des choses si grosses que même la critique la plus élémentaire les perçoit. Ce dont il est question ici, c’est de choses plus subtiles, et, par la force des choses, beaucoup plus dangereuses.
 
 
AVANT-PROPOS A PROPOS DE SOCIOLOGIE ET DE VIOLENCE SYMBOLIQUE
 
La sociologie – et le sociologue à plus forte raison – se trouve souvent confrontée à ce malentendu que quand elle met à jour des mécanismes cachés, ceux qui font l’objet de ces analyses ont tendance à y voir un travail de dénonciation, au lieu de les considérer comme un travail d’énonciation. Pourtant, plus on avance dans l’analyse d’un milieu, d’un environnement social, plus on est amené à dédouaner ses agents de leurs responsabilités.
Dans le cas de la télévision, il ne s’agit bien entendu pas de les justifier, mais de comprendre que les gens qui font fonctionner ce système sont manipulateurs autant que manipulés ; du reste, ils manipulent souvent d’autant mieux qu’ils le sont eux-mêmes, et sont inconscients de l’être. On a ici affaire au concept de ‘’violence symbolique’’, une violence qui s’exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et de ceux qui l’exercent, dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de subir cette violence.
C’est le rôle de la sociologie que de dévoiler des choses cachées et inconscientes, à l’instar de toutes les sciences du reste, et ce faisant, elle peut contribuer un petit peu à minimiser la violence symbolique qui s’exerce dans les rapports sociaux.
 
 
LES MECANISMES PAR LESQUELS LA TELEVISION ARRIVE A CACHER TOUT EN MONTRANT
 
1.       La télévision cache en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer
 
Un constat : les faits divers constituent la denrée rudimentaire de l’information, alors même qu’en télévision, l’élément le plus rare, le plus précieux, est le temps. Penser qu’on emploie un temps si précieux pour dire des choses si futiles, amène à s’interroger sur l’importance de ces choses futiles : ne cachent-elles pas des choses plus importantes ? Les faits divers n’ont-ils pas pour fonction de faire diversion ?
Cette question revêt toute son importance quand on sait par ailleurs que plus de 50% des gens ne lisent aucun quotidien. Autant dire qu’ils sont voués à s’informer via la télévision. Et donc, à remplir, comme le fait la télévision, un temps précieux et rare avec du vide, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.
 
2.       La télévision cache en montrant ce qu’il faudrait montrer, mais d’une manière telle qu’elle ne le montre pas.
 
La télévision a bien cette propriété de montrer, ‘’donner à voir’’, mais elle peut également cacher en montrant autre chose que ce qu’il faudrait montrer pour informer, en le montrant de telle manière qu’elle ne le montre pas: en le montrant de telle manière qu’elle le décompose, le déconstruit, le montre insignifiant ou au contraire le reconstruit de telle manière qu’il ne corresponde plus du tout à sa réalité. 
Exemple : la représentation par les medias de la misère ou des phénomènes de banlieue (d’après le travail de Patrick Champagne in ‘’La Misère Du Monde’’ (Pierre Bourdieu, Libre Examen, 1993)) où l’on voit comment les journalistes, tenus à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur formation, à leur vision du monde, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession dans laquelle ils évoluent, sélectionnent dans la réalité sociale un aspect tout à fait particulier et qui ne correspond généralement pas à grand-chose.
C’est la notion de ‘’catégories’’ qui est à l’œuvre ici. Le terme de ‘’catégories’’, emprunté à la philosophie kantienne, désigne les structures invisibles qui sont le principe de ce que l’on voit et de ce que l’on ne voit pas. Les professeurs de philosophie usent et abusent de cette métaphore commode : ce sont des lunettes qui structurent ce qu’elles donnent à voir, qui disent ‘’ça c’est important’’ et ‘’ça ce n’est pas important’’, ‘’ça c’est bien’’ et ‘’ça c’est mal’’, ‘’ça c’est masculin’’ et ‘’ça c’est féminin’’… Ces catégories, nous en avons tous, elles sont le produit de notre histoire, de notre éducation, etc.
            Les journalistes eux aussi ont des catégories, à partir desquelles ils voient certaines choses et pas d’autres, et voient d’une certaine manière les choses qu’ils voient. Ce qui les amène dans le cadre de leur travail à fonctionner selon un mécanisme de sélection / construction de ce qui est sélectionné.
 
a.      Le principe de sélection
Pour ce qui est du principe de sélection, il est connu, c’est le sensationnel, c'est-à-dire à la fois ce qui est sensible et ce qui est spectaculaire ; c’est l’extra-ordinaire, ce qui rompt avec la routine, ce qui sort du cadre du quotidien. C’est à travers ce principe de sélection que la télévision joue sur le registre de la dramatisation.
Illustration : la compétition entre les différentes rédactions pour la meilleure ouverture d’un journal
Exemple : dans les banlieues, ce qui intéresse, ce sont les émeutes (même si le terme ‘’chahut’’ conviendrait souvent mieux…)
 
b.      La construction de ce qui a été sélectionné
L’image a cette propriété extraordinaire : sa puissance d’évocation, qui fait qu’elle peut faire voir, et faire croire en ce qu’elle fait voir. Elle peut faire exister des représentations et des groupes, et ainsi créer la réalité.
Exemple : la façon dont la télévision crée des porte-parole lors des manifestations étudiantes.
Le monde social est ainsi prescrit par la télévision. La télévision devient l’arbitre de l’accès à l’existence sociale et politique. 
Retour sur l’exemple des manifestions étudiantes : la problématique pour les groupes de manifestants, c’est de savoir comment imposer des principes de vision du monde – des catégories – telles que les gens en arrivent à voir le monde selon leur vision. Cela passe par la création de groupes qui font en sorte de convaincre de leur existence, du bien-fondé de leur démarche, font reculer le gouvernement, etc. Cette logique impose de plus en plus de faire des manifestations pour la télévision, de nature à intéresser les gens de télévision en fonction de leurs catégories, etc.
 
 
LA STRUCTURE INVIBLE ET SES EFFETS
 
1.       Les journalistes : un milieu plus homogène qu’il n’y paraît – l’unification par la concurrence
 
Il n’y a bien sûr pas d’entité telle qu’elle puisse répondre à l’appellation de ‘’le journaliste’’. ‘’Le journaliste’’ est une entité abstraite. Il existe en réalité au sein du monde des journalistes toutes sortes de divisions selon le medium, toutes sortes de conflits, toutes sortes de concurrences, toutes sortes d’hostilités. Concrètement, les journalistes constituent une population marquée par une très forte dispersion des individus. C’est entendu.
Cela dit, les biens symboliques (les messages) que produit globalement la télévision sont beaucoup plus homogènes qu’on ne se plait à le croire. Et, de fait, la concurrence homogénéise.
Illustration : les couvertures des magazines, le contenu des journaux radiophoniques et télévisés, etc.
Ainsi, les produits télévisés sont des produits collectifs, pas seulement en ceci qu’ils sont le fruit du travail d’une rédaction, mais du collectif constitué par l’ensemble des journalistes, unis par la concurrence. 
Illustration : la revue de presse : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres vont dire ou ont dit ; et c’est un fait, que personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Du reste, comment autrement les informateurs s’informeraient-ils ?
Dans le microcosme journalistique, on existe uniquement par la différence, alors même que les différences produites passent inaperçues du grand public (qui lit deux journaux différents le même jour ? qui regarde simultanément deux journaux télévisés ??)
De tels comportements conduisent à un nivellement et une homogénéisation des hiérarchies d’importance.
 
2.       L’Audimat : l’arbitre de toute lutte
 
C’est le jugement dernier du journalisme. L’Audimat s’est imposé à tous, à quelques, rares, exceptions près, et la force de cette mesure, cette institution, a été de créer une mentalité : dans les rédactions, on pense en termes de succès commercial. Et pourtant, il y a encore une trentaine d’années, le succès commercial pour un produit culturel était suspect. On y voyait un signe de compromission, avec l’argent, avec le siècle, etc. A travers l’audimat, c’est la logique du succès commercial qui s’impose aux productions culturelles. Or tous les accomplissements les plus hauts de l’esprit humain ont tous été produits contre la logique commerciale.
Voir se réintroduire cette notion jusque dans les milieux artistiques d’avant-garde, jusque dans les institutions savantes qui se mettent à faire du marketing, témoigne d’une mise en question des conditions de production même de ces œuvres.
 
3.       La pression de l’urgence – la pensée, le temps et la vitesse.
 
La dictature de l’Audimat en télévision se traduit par la pression de l’urgence. En effet, la concurrence entre les différents medias prend la forme d’une compétition temporelle (pour le scoop, pour arriver le premier…), et certains objets sont ainsi imposés aux téléspectateurs (catastrophes, innovations, etc.) parce qu’ils s’imposent aux producteurs, par le fait de la concurrence avec les autres producteurs. Cette pression croisée que les journalistes s’imposent entre eux est génératrice de toute une série de conséquences qui se traduisent par des choix (de présence ou d’absence d’un sujet, etc.).
Ainsi, un des problèmes philosophiques majeurs que pose la télévision est celui des rapports entre la pensée, le temps et la vitesse : est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs pressés de donner des réponses rapides, ne se condamne pas à ce qu’ils ne répondent à ses questions que par idées reçues (des lieux communs que tout le monde peut recevoir) ? N’est-ce pas pour cette raison que ces ‘’fast-thinkers’’ arrivent à penser là où personne ne pense plus ?
La pensée est pourtant par définition subversive, et demande du temps. Elle doit commencer par démonter des idées reçues, pour ensuite démontrer (la ‘’chaîne de raison’’ de Descartes). Le déploiement de la pensée est intrinsèquement lié au temps. 
 
4.       Le débat
 
Quel débat ? Le vrai-faux débat entre Alain Minc et Jacques Attali ? Entre Julliard et Imbert ? Ce monde clos d’interconnaissances (tous appartenant au même carnet d’adresse), d’intercommunication vit dans une logique d’auto renforcement permanent. Ce sont des gens qui se rencontrent, se côtoient, s’opposent de manière convenue…
Au mieux, le débat télévisé aura toutes les apparences du débat démocratique, mais le jeu en sera faussé par l’animateur (NdA : Bourdieu fait ici référence à la fameuse émission de LA MARCHE DU SIECLE consacrée aux grèves de 1995, et sur lequel il était revenu dans ARRET DU IMAGES.)… Il s’y opère en effet toute une série de contraintes et de censures…
 
a.      Le rôle du présentateur
En plus d’imposer le sujet et la problématique, il impose les questions au nom du principe de la règle du jeu (qui est pourtant à géométrie variable selon la qualité de la personne interrogée), intervient de manière contraignante, distribue le temps de parole, les signes d’importance (par son ton, notamment) et se sert de l’urgence pour interrompre, au nom du Grand Public qu’il est censé incarner.
Du reste, même si les apparences de la démocratie sont respectées, tous les locuteurs sur le plateau ne sont pas égaux, suivant que ce sont des professionnels de la parole ou/et des plateaux, ou des amateurs. Ainsi, pour que l’égalité du débat soit respectée, il faudrait que le présentateur soit inégal, de sorte que même les néophytes puissent exprimer leurs idées (c’est la mission socratique de maïeutique, que de se mettre au service de quelqu’un dont on estime que la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il pense, en l’assistant dans l’ ‘’accouchement’’ de sa pensée). Or non seulement les présentateurs n’assistent pas les défavorisés, mais même : ils les enfoncent.
 
b.      La composition du plateau
C’est un travail invisible dont le plateau est le résultat (invitations préalables, les gens qu’on invite et qui refusent, ceux qu’on ne pense pas à inviter, etc.), et qui sous-tend une logique qui n’est pas perçue par le téléspectateur et lui reste inaccessible.
 
c.       Les règles tacites
Chaque univers social a une structure telle que certaines choses peuvent se dire, et d’autres pas. Ainsi, parmi les facteurs régissant le déroulement du débat télévisé, il faut compter la complicité préalable entre les présentateurs et les fast-thinkers (les ‘’bons clients’’, qu’on peut inviter sans problème, etc.), l’inconscient du présentateur, la logique même du débat (la contradiction obligée, etc.)...
 
 
CONCLUSION   
           
La télévision est un instrument de communication très peu autonome, sur lequel s’exercent toutes sortes de contraintes : les relations sociales entre les producteurs, les structures mentales des producteurs, la place que les producteurs occupent dans l’univers journalistique…
 
Dans les années 60, on pensait que la télévision, en tant qu’instrument de communication, allait massifier, niveler, identifier peu à peu tous les consommateurs de télévision, et produire une sorte de consommateur culturel de masse. En fait, la télévision ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, elle agit sur le milieu des producteurs culturels, en ceci qu’elle en a modifié les comportements, mais pas seulement : cette influence s’est étendue à tous les domaines de production artistique.
 
La télévision, subissant plus que tout autre medium la pression du commerce (l’Audimat), a porté à l’extrême une contradiction qui hante tous les appareils de production culturelle, entre, d’une part les conditions sociales et économiques dans lesquelles il faut être placé pour produire un certain type d’œuvres (les œuvres pures, autonomes), et d’autre part, les conditions sociales de transmission des produits obtenus dans ces conditions. Et, de fait, elle est livrée aux tensions entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, et ceux qui se soumettent à la nécessité commerciale. 

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