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24.04.2006

le salut sarkozien

Bulletin dhumeur : par défaut, disons que bon, ça pourrait être pire

 

 

 

 

 

Ami lecteur,

 

 

 

Nous y revoilà. La croisée des chemins. Le moment où le cycle arrive à son terme, où chaque acteur revient à sa place, où les événements n’attendent plus qu’à s’enchaîner, de la même manière qu’ils l’ont fait des dizaines de fois auparavant, dans des dizaines d’endroits différents.

 

 

 

On sait bien que l’histoire se répète. Plus ou moins confusément, certes, mais l’idée a été intégrée. La pensée humaine s’est penchée sur le cours des événements passés, et a fait cette observation, étayée par des études de plus en plus nombreuses au fil du temps ; et elle a cherché à nous mettre en garde. A grands coups de commémorations, de jours fériés censés raviver le souvenir, d’érections de monuments dédiés à la mémoire collective, de romans, de films, de documentaires, de spots publicitaires.

 

 

 

Et pourquoi ? Bah, on ne craignait rien. On a pensé que la leçon avait été retenue, et qu’elle avait servi. Tous les gamins ont la même réaction : on leur raconte les dernières guerres, les rafles, les exterminations, et aucun n’arrive à intégrer vraiment l’idée que cela ait pu se produire. Que l’humanité, nos parents, nos grands-parents, puissent avoir été de tels barbares, sauvages et inhumains.

 

 

 

Et pourtant, la bête est de retour.

 

 

 

Oh, je m’interromps tout de suite, parce que je sens venir la critique. J’entends la voix de ceux, nombreux parmi mes lecteurs, qui me connaissent personnellement, et qui ne vont pas manquer de me reprocher mon alarmisme, ma tendance un peu verbeuse à exagérer les choses à dessein, pour donner plus de poids à mes propos. On va me dire : tu vois le mal partout. Tu as trop lu. Tu es parano. On m’avait déjà fait la réflexion sur à la publication de mon article du 27 mars dernier (Little Brother is watching you).

 

 

 

Je voudrais prendre le temps d’observer, et de réfléchir à ce que j’observe. Je ne veux pas me contenter de me révolter au constat de la montée inexorable de ce petit homme assoiffé de pouvoir que les masses haineuses sont de plus en plus nombreuses à aduler, parce que ce serait effectivement s’exprimer dans le vide (mais pourquoi ça, à propos ? Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui cela ne sert plus à rien de critiquer Sarko ? Et surtout, pourquoi personne n’a rien à branler des critiques qui lui sont faites ? Avec ta permission, c’est une question sur laquelle nous reviendrons plus tard…)

 

 

 

Observons seulement, si tu le veux bien, ami lecteur. Le week-end dernier, Nicolas Sarkozy s’est exprimé devant près de 2000 nouveaux adhérents de son parti réunis. Ce faisant, on peut dire qu’il s’est contenté de s’exprimer devant eux, sans pour autant le faire à leur endroit (voire, dans le cas d’un aussi grand démagogue, à leur envers…), puisque c’est aux électeurs du Front National que Nicolas Sarkozy s’est explicitement adressé, avec l'idée de "les chercher un par un". C’est pour le moins un changement de cap radical : après avoir plaidé pour le retrait du CPE, poussé au dialogue avec les syndicats et veillé comme une mère poule à la sécurité des manifestants, le voilà qui durcit son discours une fois la crise passée, à seulement un an de l’échéance présidentielle tant attendue. "S'il y en a que cela gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas (…). On ne peut pas demander à un pays de changer ses lois, ses habitudes, ses coutumes tout simplement parce qu'elles ne plaisent pas à une infime minorité." Enchaînant dans la même veine : "On en a plus qu'assez d'avoir le sentiment d'être obligé de s'excuser d'être français."

 

 

 

Des propos qui font tout simplement écho à ceux prononcés par Jean-Marie Le Pen qui déclarait dans les années 80, "La France, aimez-la ou quittez-la", et Philippe de Villiers dont les affiches proclament : "La France, tu l'aimes ou tu la quittes."

 

 

 

De fait, Nicolas Sarkozy emploie dans ses discours les mêmes ficelles que dans les lettres qu’il adresse au bon peuple de France : il appelle l’adhésion à ses idées par simulation du bon sens. Rappelle-toi, ami lecteur, ce courrier qu’il nous avait adressées en mars dernier (cf mon article intitulé 'n'auriez pas une p'tite pièce par hasard?, datées du 1er avril 2006), mobilisant les ressources publiques au bénéfice d’une institution privée et avec un objectif commercial : ‘’Si vous pensez qu’il faut attendre 2007 pour réfléchir à l’avenir de notre pays, il est inutile de lire cette lettre.’’ ‘’Bien sûr que non il ne faut pas attendre 2007’’, te dis-tu à la lecture d’une telle phrase, ami lecteur plein de bon sens. Eh bien ce pensant, te voilà d’accord sur au moins un point avec Nicolas Sarkozy. Et par voie de conséquence, sensiblement plus réceptif à la suite de ce qu’il a à te dire / te demander, de quoi qu’il s’agisse.

 

 

 

De même avec sa petite trouvaille de samedi dernier : "S'il y en a que cela gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas’’, ça semble d’une simplicité biblique, ça transpire le bon sens ! Le problème, monsieur Sarkozy, c’est qu’en l’occurrence, les choses ne sont pas si simples que ça. Les populations visées par cette déclaration, c’est-à-dire les émeutiers de novembre 2005 et les casseurs de mars 2006, oh, allez, vous l’avez pensé tellement fort, les racailles, les voyous, ceux qui n’aiment pas la France et qui le montrent, sont peut-être dans de nombreux cas d’origine extra hexagonale, mais ils SONT avant tout de nationalité française. Du moins, c’est ainsi que les voit la République. Or la France, jusqu'à preuve du contraire, a la prétention d’être une société démocratique, c’est-à-dire une société du peuple, construite par le peuple et pour le peuple.

 

 

 

Une société démocratique ne se construit pas dans le rejet. Elle ne prend pas pour son compte et son fonctionnement les individus qui lui semblent aptes à se prêter à l’exercice, ni n’exclut ceux parmi ses ressortissants qui contestent ses démarches. Elle fait avec ce qu’elle a, en prenant en compte tout un chacun, sans créer de distinction entre les individus autre que celle fondée sur l’UTILITE sociale (et PAS la sécurité nationale.).

 

 

 

Ce que fait Nicolas Sarkozy quand il prononce ces mots :"S'il y en a que cela gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas’’, est révélateur d’un état d’esprit dont je m’étonne qu’il ne choque pas plus qu’il ne le fait. Quand il dit : "S'il y en a que cela gêne d'être en France, qu'ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu'ils n'aiment pas’’, ce qu’il dit en filigrane, c’est ‘’Ici c’est moi le patron, c’est moi qui commande, et que ceux qui ne sont pas contents dégagent.’’ Or c’est tout a fait anti-démocratique, comme discours. Dans une société démocratique, ce n’est pas à Nicolas Sarkozy de décider, mais au peuple. A tout le peuple. Et particulièrement, oserai-je jusqu'à m’avancer, particulièrement ceux qui contestent la justice et l’équité de l’ordre établi. Dans une société démocratique, on ne met personne sur le carreau sous prétexte qu’il n’aime pas la façon dont vont les choses. Au contraire, idéalement, c’est même à lui qu’on donne la parole en priorité, pour tenter de comprendre les raisons de sa contestation. De même, l’utilité sociale des représentants politiques consiste non pas à imposer une ligne de conduite, mais à se faire l’écho de la parole et de la volonté populaire.

 

 

 

Ok, là encore, je sens venir les critiques : ‘’Utopiste ! Tout ça c’est bien gentil, mais c’est rien d’autre que du vent ! De la littérature ! De la théorie politique mêlée de vagues notions de philosophie socratique !’’

 

 

 

J’entends, j’encaisse, mais je n’en démordrai pas : c’est une simple question, d’éthique d’une part, et de rigueur étymologique d’autre part. Soit on vit dans un système démocratique dont on accepte, plus que la vague idée, les règles et les principes de fonctionnement, soit on admet vivre dans un système dans lequel le peuple n’est pas souverain.

 

 

 

Pour revenir plus spécifiquement sur le discours de Nicolas Sarkozy, son message ne s’est pas porté aux seuls électeurs d’extrême droite, puisqu’il en a également appelé aux électeurs du PC : "Je veux aussi m'adresser à la gauche populaire, à tous ceux qui ont cru au Parti communiste. J'ai plus de respect pour les anciens ouvriers qui ont travaillé toute leur vie en usine que pour les mondains qui n'ont pas vu les crimes de Staline" ; "Un certain nombre d'hommes et de femmes de la gauche peuvent se dire qu'avec nous, ça va changer" (à eux aussi, donc, il tend la main ; en substance : ‘’je veux bien de vous’’… charmant…). Plus que le candidat des milieux populaires, Sarkozy devient également celui des extrêmes. On sait que c’est cet électorat, l’électorat populaire, celui des extrêmes, qui se montre le plus participatif dans le cadre d’élections. Et comme tant d’autres avant lui, Sarkozy s’adresse à cet électorat en lui disant en substance : ‘Je suis au-dessus les clivages traditionnels ; je ne suis peut-être pas le candidat de votre parti, mais je suis votre homme." C’est malin de sa part. On se le rappelle en 2002 humiliant Jean-Marie Le Pen sur le plateau de ‘’100 Minutes Pour Convaincre’’ ; on le voit aujourd’hui prêt à épouser ses idées pour le pouvoir.

 

 

 

J’en reviens donc à ce dont je parlais en début de mon article : la boucle est bel et bien en train de se boucler ; les extrémismes reviennent, on ne voit le bout ni de la crise économique, ni de la crise sociale, et le peuple est quant à lui apeuré par les innombrables menaces invisibles qui pèsent sur lui, partagé entre sentiment de révolte et résignation déprimée, et il ne sait plus à quel saint se vouer. Surnageant au beau milieu d’un échiquier politique tombé tout entier en discrédit, fort de propositions de lois pour le moins radicalistes, Sarkozy brigue le rôle d’homme providentiel. Là encore, je ne cherche pas à donner dans la démagogie, mais à ma connaissance, les derniers exemples d’hommes d’état arrivées au pouvoir en s’appuyant sur les bases populaires extrémistes se sont eux aussi désignés comme des hommes offerts au peuple par la providence : le ‘’Duce’’, le ’’Fürher’’, le ‘’petit frère du peuple’’, le ‘’Caudillo de España por la Gracia de Dios’’, j’en passe et des meilleurs… Eux aussi, prétendaient tout remettre en cause au service des bonnes gens et s’insurgeaient démagogiquement contre l’échiquier politique traditionnel dont ils prétendaient prendre la relève... Eux aussi, désignaient force boucs émissaires responsables des problèmes que connaissaient la base populaire…

 

 

 

‘’Mais non ! Pas en France ! Ça ne peut pas arriver ! Jamais un dangereux fasciste ne prendra le pouvoir en France, ça n’arriverait jamais !’’, t’écrieras-tu, patriotique ami lecteur. ‘’Les français ne veulent pas d’un dangereux extrémiste au pouvoir. La meilleure preuve en est les manifestations anti-Le Pen d’avril 2002.’’ 

 

 

 

Sans doute, te répondrai-je, mais pour le coup le raisonnement ne tient pas. Cela fait 20 ans, 30 ans, qu’on véhicule l’idée que ‘’Le Pen = Hitler’’ (et, à plus forte raison, que ‘’De Villiers = Le Pen = Hitler’’). Ce faisant, on barre froidement le passage à ses idées, sans même jamais prendre la peine de les prendre en compte. ‘’Quoi qu’il propose, ce type est un nazi, il ne faut pas l’écouter.’’ Inévitablement, cela conduit à ce que le jour où un arriviste ayant le vent en poupe reprend ces idées répugnantes dans ses discours, personne n’en prend ombrage, puisque pratiquement personne ne réalise que ce sont les mêmes ! Pire : on se félicite de faire revenir l’électorat d’extrême droite à un vote plus modéré ! Mais ce n’est pas l’électorat d’extrême droite qui se déplace ! C’est la droite décomplexée qui lui fait des appels du pied et va vers lui !

 

 

 

Comment s’étonner alors que la mémoire se flétrisse ? Le souvenir de la douleur se dissout dans un semi imaginaire collectif. Il perd sa substance, et l’amnésie laisse le champ libre à l’histoire pour se reproduire à l’identique… Et derrière son écran de télévision, à l’abri de sa porte blindée et de ses fenêtres insonorisées, le pékin lambda regarde sans les voir les événements tisser la trame d’un retour à des temps obscurs, avec la même résignation qu’une vache sur le chemin de l’abattoir, et le même aveuglement qu’un lapin pris au piège des phares sur une route de campagne.

 

 

 

Du reste, comme je le disais plus haut, c’est difficile de critiquer Sarkozy aujourd’hui. D’abord, parce que c’est ce que fait mollement beaucoup de monde ; or se contenter de dire ‘’Bouh il est pas beau c’est un vilain’’ ne contribue à rien sinon à rendre sa présence un peu plus prégnante. Ensuite, parce que toute critique du Napoléon de la place Beauvau se voit systématiquement opposer la réponse-type : ‘’Lui au moins cible les problèmes’’ ; ‘lui au moins propose des solutions, même si ce ne sont pas forcément les bonnes’’ ; et ma préférée : ‘’Et pour qui tu voudrais voter, alors ?’’

 

 

 

Bigre ! D’accord pour dire que les autres ne valent pas mieux, mais réfléchissons deux secondes à ce que ça veut dire : on va élire un président de la république par défaut ? Comme au deuxième tour en 2002 ?

 

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