03.05.2006
Youpi, la Fête du Travail
Bulletin d’humeur : un très fort taux de réjouissance, et des accès de festivité au-dessus des normales saisonnières.
Ami lecteur,
Oh, bien entendu, il y aurait d’autres sujets à traiter : l’affaire Clearstream, l’ouverture du crash du Mont Sainte-Odile, la présentation hier, à l’Assemblée Nationale, du projet de loi de Nicolas Sarkozy sur l’immigration, les premières difficultés de Romano Prodi en Italie… Mais voilà, c’est dit : le 1er mai 2006 aura été une bien triste cuvée en matière de Fête du Travail. Seules 35 000 et 60 000 personnes ont défilé avant-hier à Paris et dans les grandes villes de province, contre 50 000 à 100 000 en 2005.
Oh, il y a mille façons d’analyser ce manque de festivité. On y verra par exemple l’échec des syndicats, à peine un mois après leur tonitruante victoire sur le CPE, à réunir de nouveau les français contre, pêle-mêle, le CNE, la précarisation du travail… Mais c’est peut-être également le fait du mauvais temps, des vacances scolaires…
Pour ma part, j’y vois, et je m’appuie en cela sur le travail du sociologue Loïc Wacquant, une nouvelle manifestation de cet important blocage mental, installé dans la société française depuis une bonne vingtaine d’années, et qui s’exprime par la sacralisation du travail d’une part, et l’incapacité collective à penser l’activité de vie en dehors d’une forme marchande et entreprenariale.
C’est un fait : le travail est la mesure de tout, et on a peine à imaginer en France l’instauration d’un revenu inconditionnel du citoyen qui ne soit pas dépendant de l’accomplissement d’un travail. J’en trouve tous les jours ou presque l’illustration à travers les discours que me tiennent certaines, certes pas les plus recommandables, de mes connaissances : ’’Non mais dis donc, et puis quoi encore, je vais pas aller travailler pour les autres, non mais oh, t’as vu ça où ?’’ ; ’’si les autres, ils galèrent, moi c’est pas mon problème’’ ; ’’je vais pas non plus nourrir des fainéants qui passent leur temps à rien branler’’, j’en passe et des meilleures (oui, je sais, je ne devrais pas tolérer dans le cercle très privé de mes connaissances des gens qui s’expriment aussi mal… Quand on pense que certains tiennent même des blogs…).
Pourquoi ça ? Pourquoi en France ne peut-on pas imaginer une existence sociale ne passant pas par l’accomplissement d’un travail ? C’est pourtant possible. C’est organisable. De fait, cela existe déjà, sous diverses formes, dans d’autres pays développés. Alors pourquoi ? C’est que la sacralisation du travail, ainsi que tout le discours ultra productiviste, hérité des années 80, qui l’accompagne, est le fait d’un puissant cloisonnement logique. C’est aujourd’hui une évidence indépassable : toute vie sociale est conditionnée par l’accomplissement d’un travail ; tout le monde doit travailler, quoi que cela lui coûte, quel que soit le travail. C’est autant une évidence que l’importance, pour le bien-être d’une société, de la croissance de sa activité économique.
Et pourtant, si on y regarde de plus près, déjà au milieu des années 80, alors qu’on ne comptait en France qu’un million de chômeurs, on disait : ’’ Plus de croissance ! La croissance permettra de résorber le chômage ! ’’ ; ensuite le chômage est monté à 2 millions, et on a dit : ’’ Il faut plus de croissance ! Il faut abaisser le coût du travail.’’ ; dont acte. Cela n’a pourtant pas empêché que l’on passe à 3 millions de chômeurs… Et encore aujourd’hui, on nous dit qu’il faudrait plus de croissance et plus de flexibilité en matière de droit du travail…
De fait, c’est bien cette dynamique-là que sert le discours sacralisant le travail. Eriger en principe formel que ’’le travail, c’est formidable’’ est bel et bien nécessaire pour faire accepter par le plus grand nombre le travail dégradé et dégradant, les contrats précaires, les emplois placards et les stages bidons. Il faut d’autant plus revaloriser symboliquement le travail qu’il paie moins économiquement. C’est ainsi qu’à l’ANPE, on apprend aux demandeurs d’emploi à se vendre, et à devenir de petits entrepreneurs.
C’est formidable, l’entreprenariat ! L’esprit d’entreprise ! Ça colle parfaitement avec le modèle néolibéral du marché : chaque individus est un petit entrepreneur, avec ses capacités propres, et il lui faut aller les vendre sur le marché. Quitte à ce que ce soit au mois, à la semaine, en stage, en intérim… Par extension, ça donne le modèle américain, dans lequel les travailleurs contingents ont remplacé les salariés : chaque travailleur, en bon petit entrepreneur, doit se considérer comme vendant à un moment t ces connaissances à l’entreprise, et avoir à l’esprit qu’a t+n, l’entreprise peut ne plus avoir besoin de lui, et n’achètera plus sa force de travail.
C’est sans doute formidable pour les entreprises, dans la mesure où les politiques d’ajustement structurel se font le plus souplement du monde, mais ça l’est nettement moins pour le petit entrepreneur lambda, puisque toute notion de responsabilité et de solidarité collectives, de coresponsabilité individuelle et collective quant à la situation sociale actuelle est complètement balayée.
Plus concrètement, il est indéniable que la situation de l’emploi en France s’est améliorée sensiblement sous le régime de la gauche plurielle, vers la fin des années 90, période pendant laquelle précisément, on est revenu très nettement au discours sacralisant le travail. Mais à y regarder plus attentivement, on se rend compte que les catégories d’emploi qui ont connu l’essor le plus important pendant cette période ont été les emplois partiels, les emplois précaires et les CDD. On a donc vu un progrès dans le fait de faire passer un petit nombre de demandeurs d’emploi au statut de travailleurs précaires. Effectivement, ça peut être vu comme un mieux. Mais en fait, cette solution supposée, proposée au problème du chômage, se résume à la généralisation du salariat précaire et la normalisation de la précarité ; c’est l’avènement de la civilisation d’insécurité sociale, marquée par des inégalités sociales gigantesques, et la normalisation du principe d’insécurité.
C’est du reste avec la plus grande cohérence en termes de discours que les mêmes qui prônent la sacralisation du travail chantent les louanges de l’idée d’insécurité en tant que principe d’organisation sociale. L’insécurité, c’est bien ! Ça vous fait vous tenir sur vos gardes, rester vigilant, motivé, et tirer en permanence le meilleur de vous-même. Plus vous êtes en situation d’insécurité, plus vous êtes productif, et donc mieux la société se porte.
Du moins en théorie. Parce qu’en corollaire de l’insécurité sociale, on trouve la paupérisation de l’état, et la réduction de son rôle à une dimension strictement pénale et sécuritaire ; l’Etat doit être faible, et protéger le moins possible les individus contre la discipline du marché ; l’horizon du travailleur lambda se limite à un emploi d’insécurité, avec ’’le business’’, l’économie informelle, criminelle, pour seule alternative. Une alternative dont le coût est connu et redouté de tous : les poursuites, l’arrestation, l’incarcération, la mise au ban de la société, etc…
Ainsi la montée des dispositifs policiers et pénaux participe de normalisation du salariat précaire, et le système pénitentiaire devient en quelques sortes la voiture balai du marché du travail. Ce n’est pas par hasard que les principaux ’’clients’’ du système pénitentiaire aujourd’hui se trouvent être les jeunes des fractions les plus précaires des classes populaires, les toxicomanes ou les personnes liées au trafic de la drogue, et les étrangers ; en France, plus d’un détenu sur deux a moins qu’un niveau d’éducation primaire ; plus de la moitié des détenus en France n’avaient pas d’emploi au moment de leur arrestation ; 16% sont considérés comme ’’sans-abri’’… et c’est encore pire pour eux quand ils sortent de prison, du fait de l’absence de politique sociale de réinsertion…
C’est ainsi qu’on assiste, tout en bas de la structure de classes, à une fusion, un couplage de la question sociale et de la question pénale, du fait même de la normalisation de l’insécurité sociale et de la précarisation du travail… Alors peut-être qu’effectivement, ce n’est pas trop la peine de le fêter, le travail…
19:05 Publié dans humeurs diverses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











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