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06.05.2006

de la culture et du divertissement

Bulletin d’humeur : le temps aujourd’hui, c’est souci croissant suivi d’effroi absolu

 

  Ami lecteur,

’’Ils défendent la culture à la télé’’, proclamait le mois dernier le magazine EPOK, en couverture de son trentième numéro.

 

’’Ils’’, c’est-à-dire, si l’on s’en réfère au très classieux trombinoscope de couverture :

 

·          en tout premier lieu, PPDA. Je dis ’’en tout premier lieu’’, c’est en tout cas ce que semble indiquer le fait que sa photo ressorte de cette mosaïque dans un format six fois supérieur à celui des autres.

·          les autres (en six fois plus petit, donc) : pêle-mêle, Isabelle Giordano, Nagui, Thierry Ardisson, Nikos Aliagas (oui oui, tu as bien lu, ami lecteur : LE Nikos Aliagas), Franz Olivier Giesbert, Daniel Picouly, Guillaume Durand, Ariel Wizman, Valérie Expert, Laurent Ruquier (non non, ce n’est toujours pas une erreur de ma part. Il faut croire que la rédaction d’EPOK considère que faire revivre la IVème République tous les soirs, c’est donner dans le témoignage historique, et donc dans la culture…), Sébastien Follin (le mec de la météo sur TF1. Bon. Je veux bien, mais c’est Evelyne Dhéliat qui va être jalouse…), et je passe sur la ribambelle des Frédéric : Taddéi, Ferney, Beigbeder…

Un amalgame bien hétéroclite que cette couverture, tu en conviendras sans doute, ami lecteur : on ne voit guère en effet ce qu’il peut y avoir de commun, et plus particulièrement d’un point de vue culturel, entre Frédéric Ferney et Nikos Aliagas. Ce sont tous les deux des hommes, ça, on est d’accord ; en cherchant bien, on peut même dire qu’ils sont bruns tous les deux ; je pense cependant que la comparaison s’arrête à peu près là.

Pour autant qu’elle soit risible par son architecture et sa composition, cette couverture n’en est pas moins puissamment révélatrice d’un amalgame qui se fait de plus en plus prégnant en matière de défense de la culture à la télévision : celui qu’opère la télévision entre culture et divertissement.

 

  C’est une trouvaille pour le moins ingénieuse, reconnaissons-le, et je dirais même : audacieuse. Depuis une vingtaine, une trentaine d’années, les milieux intellectuels gueulent sur la télévision, l’accusant d’assassiner peu à peu la culture, la reléguant à des horaires de plus en plus prohibitifs pour le Grand Public, enfermant son simulacre dans des formats de plus en plus délétères, lui substituant petit à petit une gaudriole qui lui est ce que la levrette claquée sans préliminaires est à la galanterie. Et voilà que la télé s’est trouvé une parade : le divertissement, C’EST de la culture !

 

Mais revenons donc sur le contenu en soi de l’article qu’EPOK consacre aux prétendus défenseurs de la culture à la télévision, qui n’est intéressant qu’en ceci qu’il reproduit, de manière très contractée, tous les poncifs du genre en matière de visibilité de la culture à la télévision : tout d’abord, la nostalgie ; on commence en rappelant que, comme en conviendra tout le monde, c’était bien entendu mieux avant, du temps des Pivot, Jullian, Santelli, Bluwal, du temps où un Charles Bukowski pouvait péter son scandale sur le plateau de Pivot, du temps où un Gainsbarre avait toute latitude pour scandaliser la France entière en direct, du temps, en somme, de la ’’paléotélévision’’, pour reprendre l’expression de Pivot, où la culture n’ETAIT PAS le passager clandestin du paquebot télévision…

 

Cette nostalgie n’empêche toutefois pas les auteurs de l’article de continuer avec une négation de bon aloi de l’héritage bourdieusien, grossièrement réduit pour l’occasion à une opposition culture / télévision, et de faire au passage la part belle au concept de ’’médiaculture’’, autrement dit, une culture adaptée au traitement télévisuel. C’est une belle trouvaille : si la culture est de plus en plus la grande absente en matière de télévision, c’est qu’elle n’est pas adaptée à la voie télévisée. Il suffisait d’y penser ! La médiaculture, un concept qui amène tout naturellement à la nécessité de faire la synthèse, en matière de culture et de discours de la culture à la télévision, entre le notaire de province, le bourgeois de gauche et les 15-18 ans.  

Nous y voilà donc, il n’aura fallu que quelques lignes pour que le gros mot soit lâché : l’audimat. L’audience. La culture mise à l’index de l’impératif commercial. Oh, mais ne compte pas sur nos amis pigistes à EPOK pour faire de la langue de bois, ami lecteur : ils ne sont pas là pour ça ! Et crois-moi, ils ne se gênent pas pour fustiger cet état de fait, et dénoncer les dommages qui en sont la conséquence, subis par l’innovation télévisuelle. Mais ils ne s’arrêtent pas là : OUI, la culture est victime à la télévision de la pression de l’audimat, mais NON, tout n’est pas perdu pour autant, puisqu’elle compte encore quelques obstinés défenseurs, lesquels rivalisent d’intelligence et d’ingéniosité pour lui permettre de survivre !

Et comment donc ? Par le biais du divertissement, tout bonnement ! C’est le divertissement, et le divertissement seul, qui permettra à la culture de survivre en télévision, dans la mesure où il ne saurait être question de remettre en cause, ni l’Audimat, ni le contrôle des artistes par les structures promotionnelles, ni la pression des coûts de production… En témoigne cette double page d’interview de PPDA par EPOK : ’’Pour atteindre le niveau le plus exigeant de la culture, il faut déjà franchir des étapes intermédiaires : c’est notre rôle que d’aider à les franchir. Nous devons être des passeurs. En particulier à la télévision, puisque tout le monde peut nous regarder.’’ Le divertissement devient, dans la bouche de PPDA, élevé par EPOK au rang de pape de la culture à la télé, le premier palier de l’ouverture du commun à la chose culturelle. Dit comme ça, c’est joli, et c’est même foutrement malin, comme discours, en ceci que ça permet, sans se contredire a priori, de persister à dire que la mission de la télévision reste ’’d’informer, de cultiver, de distraire’’. Vu sous un autre angle, ça s’appelle tout simplement ’’niveler par le bas’’, et c’est nettement moins mirobolant… Tout est pourtant dit dans la juxtaposition des trois mots, informer, cultiver, distraire, dans la même phrase ! Et PPDA de poursuivre : ’’pour peu que je choisisse bien mon émission […] la télévision française offre toujours de vraies possibilités de s’enrichir.’’

 

Voilà toute la perversion du discours de la télévision sur la chose culturelle, cette même perversion qui justifie que l’on fasse du divertissement le fondement même de la chose culturelle : la loi de la demande. Ce n’est pas du fait de sombres motifs financiers que la culture en télévision est jugée à l’aune de son succès d’audience, mais bel et bien en vertu de la loi de la demande ! Si les gens ne regardent pas une émission culturelle, c’est que ça ne les intéresse pas, ou que c’est trop pointu pour eux. Ce n’est pas ce qu’ils demandent. Ce n’est pas ce qu’ils attendent de leur télévision. Reste donc à remplacer ladite émission culturelle par une émission de divertissement basse de plafond, dont on est certain qu’elle saura fédérer les précédemment cités notaire de province, bourgeois de gauche et 15-18 ans. De fait, de la culture pointue, ils peuvent toujours aller en chercher ailleurs, si ça les intéresse : sur le câble, la TNT (faites-moi rire…), voire sur ARTE…

 

Un argument stupide, par bien des aspects : la demande doit-elle dicter le comportement de ceux qui offrent ? Ou le contraire ? Laquelle doit être première à laquelle ? L’offre, ou la demande ? Quel crédit attend-on qu’un tribunal donne à la parole d’un dealer qui s’exprimerait en ces termes : ‘’c’est pas ma faute, Votre Honneur : si j’arrête de dealer, quelqu’un d’autre le fera à ma place, alors à quoi bon ? Je ne suis pas responsable de la demande de mes clients !’’ ? C’est pourtant bien le même discours, que tient la télévision à propos de son contenu.   ’’Oh, mais il y a bien un moyen de résister à cette dictature du divertissement, si elle te disconvient’’, me diras-tu, ô pragmatique lecteur, public premier à toute chose : ’’éteins la télévision ! Lis un bouquin ! Fais autre chose !’'  

Bien vu, te répondrai-je. Cependant, je ne pense pas que cela soit une solution qui permette de résoudre le problème. Ce n’est pas en délaissant la télévision à la plèbe, et en se drapant dans un mépris pseudo intellectuel de circonstance que l’on participera à son amélioration et à son élévation.

C’est un fait troublant, du reste, et je me lance là dans une digression qui est sans doute hasardeuse à bien des égards, qu’on ne puisse raisonner en matière de choix politique comme en matière de contenu télévisé. En politique, on nous dit bien d’opter pour UN (ou une), parmi tous ceux qui nous sont proposés. Pourquoi l’alternative existerait-elle en télévision, et nullement en politique ? Ne serait-ce pas intéressant que l’on puisse, en matière de choix politique, faire comme on nous dit de faire avec la télévision, c’est-à-dire ne faire aucun choix, si aucun ne nous convient, et s’adonner à une alternative connexe, plutôt que de choisir par défaut comme les français s’apprêtent à le faire en votant pour Sarko ? Cela ne pourrait-il pas commencer par la prise en compte des votes blancs lors du dépouillement des scrutins ? Enfin, je dis ça, ce n’est qu’une digression...

 

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