13.05.2006
Au bonheur des p'tits blagueurs
Bulletin d’humeur : des avalanches de clichés à prévoir sur les magasins de grande distribution culturelle.
Amie lectrice,
Le Marketing, ce n’est pas seulement les offres de réduction en caisse sur les paquets de nouilles au supermarché. Ce n’est pas seulement les rasoirs sous emballage collector pour la Fête des pères. Ce n’est pas seulement les jeux concours permettant de gagner de magnifiques week-ends pour deux personnes en thalassothérapie sous les cieux ensoleillés de je ne sais où. Loin s’en faut. Le marketing, mais je suis sûr et certain de ne rien t’apprendre, ô délicieuse amie lectrice, c’est aussi beaucoup de communication d’entreprise. Une communication qui peut recouvrir de nombreuses formes, et dont le spectre s’étend de ces courriers pénibles que ta boîte aux lettres te vomit sur les escarpins chaque soir par paquets de dix aux 1500 messages publicitaires qui se bousculent quotidiennement aux portillons de ton temps de cerveau disponible.
Cette communication, puisque c’est là où je veux en venir, ô sublimissime amie lectrice, irréelle de beauté, ne se résume pas seulement à une accumulation de précieuses informations sur les produits céréaliers de grandes firmes agro-alimentaires mondialisées ou sur les initiatives humanistes de tel ou tel marchand de centrales nucléaires : elle est également chargée, pour peu qu’on y regarde de plus près, d’indices permettant de comprendre la représentation que se font du Grand Public les entreprises qui président à sa destinée.
A cet égard, ô mirifique lectrice, toi qui peuples chacun de mes rêves, je ne saurais trop te recommander la lecture attentive de la charmante publication que la maison VIRGIN MEGASTORE t’adresse à je ne sais trop quelle occasion pour te proposer une petite sélection ’’livre - vidéo – papeterie’’ des plus savamment étudiée : seize pages de catalogue expressément destiné à un public exclusivement féminin, le tout rédigé dans le plus pur style ’’mutine copine coquine’’ et truffé de vignettes représentant d’adorables midinettes filiformes façon Edmond Kiraz arborant des poses aussi peu caricaturalement féminines que l’engloutissement compulsif de pop-corn devant la télé ou le parcours des rues commerçantes d’une grande ville chargée de sept sacs différents, un tel décorum ayant sans doute pour objectif de faciliter le processus d’identification de la cible aux produits qui sont proposés.
Bref.
Très sobrement intitulé ’’Au Bonheur Des Femmes’’, ce délicieux petit imprimé commence par une sélection vidéo de fort bon aloi : outre l’incontournable ’’SEX AND THE CITY’’, le plus discutable ’’DESPERATE HOUSEWIVES’’ et les décidemment désolants ’’BRIDGET JONES 1 & 2’’, VIRGIN rentre dans le vif du sujet avec le bientôt mythologique ’’CLARA SHELLER’’, une série servie, disons-le, par un casting nazissime (je pèse mes mots : Mélanie Doutey est aussi convaincante dans son rôle qu’une prise multiple le serait dans celui de Dark Vador) et dont le scénario se résume à une odieuse resucée des précédemment cités ’’SEX AND THE CITY’’ et ’’BRIDGET JONES’’. Viennent ensuite l’indispensable DVD de remise en forme de Cindy Crawford (’’un classique’’, me diras-tu, amie lectrice, mon amie, ma sœur, mon amour, la future mère de mes enfants) et le plus conceptuel ’’MILLE ET UN MASSAGES EN DVD’’ : deux magnifiques DVD dont la simple présence dans ces pages de catalogue ’’réservé aux femmes’’ tend à prouver la finesse et l’intelligence du portrait que se fait de sa cible féminine la direction du Marketing de VIRGIN France.
Mais VIRGIN va plus loin : avec sa sélection littéraire ! Et là, tu vas pouvoir en juger toi-même, divine amie lectrice, que ton chemin quotidien soit parsemé de milliers de pétales de rose pour les siècles des siècles, amen, la direction du Marketing de VIRGIN France a parfaitement saisi les tenants et les aboutissants de ta nature profonde, depuis les angoisses qui te tenaillent dans l’obscurité jusqu’aux sources si hermétiques à la compréhension de la gent éjaculine de ton plaisir gourmand.
On commence à la rubrique ’’Elle est pas belle la vie’’ avec du délibérément futile : un peu de ’’chick-lit’’, c’est-à-dire, en bon français, de la ’’littérature de gonzesses’’, faite par et pour ’’des gonzesses’’. ’’Le Diable S’Habille En Prada’’, ’’Confessions D’Une Accro Du Shopping’’ (je te rappelle, néfertitique amie lectrice, qu’on est accro À quelque chose, et non pas DE quelque chose… Juste pour la forme.), ’’People Or Not People’’, c’est de la pure ’’chick-lit’’ : des histoires de jeunes filles belles et talentueuses en prise avec tout plein de gros problèmes existentiels en rapport, pêle-mêle, avec la cruauté manifeste du monde du travail, l’âpreté des rapports humains en milieu urbain et la connerie maladive des mecs qui sont tous ou presque, c’est bien connu, de gros rufians qui ne savent réfléchir qu’avec leur appareil uro-génital.
Bon. La ’’chick-lit’’, on aime ou on n’aime pas. Pour ma part, j’ai tendance à penser que ladite ’’chick-lit’’ est à la littérature ce que Séverine Ferrer est à l’agrégation de philo. Mais je suis très snob, alors mon avis ne compte pas.
Mais revenons à nos moutons.
Hop, on tourne la page, et on tombe sur les rubriques consacrées à la vie de couple, fort à propos intitulées ’’Ça va être sa fête’’ et ’’Moi & mon Jules’’ : rien que du bonheur, comme dirait un autre agrégé de philo notoire. ’’203 Façons De Rendre Fou Un Homme Au Lit’’, ’’La Sexualité Des Paresseuses’’, ’’Mars Et Venus Sous La Couette’’ pour la page ’’sexualité’’, ’’Plaquée et alors ?’’, ’’Quand Le Prince N’Est Plus Charmant’’, ’’Les Couples Heureux Ont Leurs Secrets’’ pour celle consacrée à la vie de couple, c’est du lourd ! Du très lourd, même, si je puis me permettre.
Je me moque, mais il est très clair que VIRGIN a vraiment très finement compris quels sont tes centres de préoccupation et d’intérêt, ô lectrice ma muse… Comme tend à le prouver la double page ’’santé forme beauté bien-être’’ suivante, avec là encore de pures merveilles : ’’Perdre Son Ventre En Trois Semaines’’, ’’La Gym Des Paresseuses’’, ’’La Thérapie Du Bonheur’’, ’’Les Clés Du Bonheur Quotidien’’, ’’Le Psy De Poche’’…
Par pure charité chrétienne, je passerai sur la double page ’’régimes’’ et ses ’’Brûleurs De Graisse’’, ’’Je Ne Sais Pas Maigrir’’, ’’Maigrir Selon Son Type Hormonal’’, ’’Le Régime Des paresseuses’’ (c’est pas pour cafter, mais VIRGIN a décidemment l’air de te prendre pour une grosse feignasse, amie lectrice…) et autres ’’Secrets Du Régime Crétois’’, et j’en terminerai avec la double page ’’estime de soi et placebos psychologiques autocentrés’’ parce que, permets-moi de te le dire comme je le pense : c’est de la pure balle atomique, la psychologie autocentrée. Au menu : ’’Donnez Une Vraie – Et Bonne – Image De Vous’’, ’’Mieux Vivre En Maîtrisant Votre Energie Psychique’’, ’’Victime Des Autres, Bourreau De Soi-Même’’… Un régal, encore une fois !
Je sais, je sais, ’’ce n’est pas gentil-gentil de se moquer d’un livre rien qu’à sa couverture, tu ferais moins le malin si on faisait la même chose avec toi, hein, gros malin ?’’
Ce à quoi je répondrai le plus sincèrement du monde : Mais, heu…
Plus sérieusement, elle est tout bonnement effrayante, cette sélection ’’livre - vidéo – papeterie’’ que te propose VIRGIN, amie lectrice aux pieds de laquelle je me prosterne voluptueusement, en ceci qu’elle révèle, et c’est son moindre mérite, de la part de la direction Marketing de ladite firme, un regard pour le moins caricatural sur la condition féminine. De deux choses l’une : soit les pontes de VIRGIN s’imaginent sincèrement que leur clientèle se compose pour l’essentiel de trentenaires shoppingoliques vaguement godiches, nourrissant pour le romantisme des ambitions sucrées en même temps qu’un véritable antagonisme pour les mecs (les hétéros, bien entendu ; les homos sont tellement plus compréhensifs…), de véritables feignasses se considérant comme pondéralement surchargées et en proie à de sérieuses prédispositions pour la dépression nerveuse ; soit c’est à cette cible exclusivement que VIRGIN s’adresse, je veux dire par là, les trentenaires shoppingoliques vaguement godiches etc., appuyant son approche marketing sur les complexes de cette population, des complexes qui sont, faut-il le rappeler, la conséquence immédiate du cloisonnement par les medias de l’image de la femme dans quelques stéréotypes et idéaux parfaitement anachroniques. Auquel cas c’est encore plus grave.
Bon, alors je sais : ’’Franchement, y avait plus urgent que VIRGIN à traiter, en matière de cas de politiques marketing scandaleuses !’’, critique à laquelle je répondrai par un ’’oui, mais DANONE, on verra plus tard’’ définitif. Du reste, c’est vrai que c’est pas évident, de taper dans VIRGIN. Oh, bien sûr, il y a le problème des petits libraires affamés par ces réseaux de grande distribution. Et les petits disquaires, aussi. Mais globalement, on reconnaît volontiers à VIRGIN le mérite d’avoir beaucoup fait pour la musique, et plus particulièrement pour le rock. Et puis il y a la personnalité de ce bon vieux Dick Branson, le légendaire PDG de ladite VIRGIN, qui dispose quand même d’un incontestable capital de sympathie : cette fière toison de viking, cette dentition irréprochable, ce beau regard bleu, et surtout, surtout : cette vie rocambolesque ! Ce vieux Richard qui racontait chez Thierry Ardisson, le 18 février dernier, que lors du vol inaugural de sa compagnie aérienne, il avait mis dans un boeing sur la ligne Londres - New York tout le gratin de la finance et du show-biz, et au moment du décollage, ses passagers avaient pu voir ce qui se passait dans le cockpit grâce à une caméra installée dans le poste de pilotage, notamment cette image très fugace montrant le pilote faisant tourner un fat joint à son copilote tout en balançant les gaz plein pot… Le gratin avait parait-il sévèrement flippé, alors qu’en réalité, les images avaient été tournées la veille, et que les pilotes dans leur cockpit étaient dans un état on ne peut plus premier…
Au demeurant, cette anecdote me donne à penser que les joints ne tournent peut-être pas seulement devant les caméras dans les cockpits, chez VIRGIN, et que cette profusion de ’’so sexy’’, ’’à savourer entre copines, comme un pot de Nutella un soir de solitude extrême’’ et autres ’’un kit de survie pour toutes celles qui le valent bien’’ auquel on espère que tu t’identifies, amie lectrice, veuilles-tu agréer l’expression de mes sentiments les plus affectueux et du frottement de mon corps contre le tien, est peut-être un nouveau dégât dû à la consommation d’euphorisants tétrahydrocannabiques…
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