17.05.2006
Le meilleur ami de l'homme
Ami lecteur,
Quel message les médias cherchaient-ils donc à nous faire passer quand ils nous livrèrent au début du mois de mai l’odieuse nouvelle de l’éviscération d’une quinzaine de chiens à des fins toxicomanes en marge du tecknival de Chavannes ? Je me pose, et te la pose par la même occasion, la question.
L’affaire commence le 4 mai 2006, avec cette affirmation du PARISIEN (un grand nom de la presse d’investigation nationale, n’en doutons plus) : on a retrouvé sur le site de Chavannes, dans le Cher, où venait de se dérouler une rave-party en marge du Printemps de Bourges, une quinzaine de cadavres de chiens ; ces chiens ont été éventrés par leurs maîtres, qui voulaient ainsi récupérer la drogue qu’ils avaient dissimulée dans leurs estomacs. Les monstres n’ont même pas eu la patience d’attendre que leurs malheureux serviteurs quadrupèdes la leur restituent par des voies naturelles.
’’Oh ! Sainte Mère de Dieu, mais quelle horreur !’’, tel fut le cri qui s’éleva depuis des milliers, des millions de foyers à tout le pays. ’’Mais comment des êtres humains peuvent-ils en arriver là ? Comment peut-on même en concevoir ne serait-ce que l’idée ? Tu ne vas pas me dire : seul un dangereux sociopathe serait à même de se l’extraire du cerveau reptilien, celle-là, non ?’’
Là-dessus, comme de bien entendu, la machine médiatique s’emballe ; la nouvelle est reprise à droite à gauche, au conditionnel sur FRANCE-INFO, à l’indicatif sur TF1 par Jean-Pierre Pernault (’’Qui d’autre ?’’, me demanderas-tu, ami lecteur), sur CANAL +, sur LCI… On nous dit que cela faisait déjà quelques jours, autour des champs de Chavannes, que le bruit courait selon lequel des dealers arrivaient sur place avec des chiens lestés de drogue. On nous dit que la pratique est courante, que les pompiers et les gendarmes étaient au courant de tout…
Parallèlement, on apprend que deux personnes seraient décédées des suites d’une overdose, et c’est déjà plus qu’il n’en fallait pour qu’émergent ça et là pendant les JT nationaux des sujets traitant, pêle-mêle, des dangers que représentent les raves et autres free parties, présentées comme des foires à la toxicomanie ; des nuisances qu’elles provoquent pour les pauvres riverains qui n’ont jamais rien demandé à personne, sinon le droit de jouir de la paisible ruralité de leurs contrées en toute tranquillité ; des vipères locales rendues folles par les décibels, risquant de piquer les ravers inconscients ; de cette technique dite ’’du mulet’’ consistant à ingurgiter ou faire ingurgiter à son chien des capsules contenant des stupéfiants afin d’échapper aux fouilles, dont on nous dit qu’elle est pratiquée depuis longtemps par les trafiquants…
Problème : seule la mort de Laetitia, une jeune fille de 22 ans, décédée d'une overdose, a pu être établie ; contrairement à ce qui a pu être dit, il n'y a jamais eu de second mort. Pas plus que de chiens éventrés : ni la mairie de Chavannes, ni les gendarmes, ni le responsable des pompiers vétérinaires dépêchés spécialement sur le site pendant la rave, ni la Direction Départementale des Services Vétérinaires ne confirment la présence de cadavres de chiens sur le site du tecknival. La société SITA, à Orval près de Saint-Amand, qui a fourni les bennes où l'on aurait retrouvé les cadavres des animaux, et qui a assuré le nettoyage du site, dément avoir trouvé quoi que ce soit ressemblant à des chiens dans ses bennes. Personne n'a rien vu, pas même à la Direction Départementale de l'Equipement, qui a supervisé le nettoyage. Un cadavre de chien a bien été retrouvé, dimanche 31 avril au matin, sur le bord d'une route adjacente menant au village de Saint-Loup, mais le chien avait été non pas éventré, mais renversé par un véhicule.
Toute cette histoire relève donc du pur fantasme, c’est un fait avéré, jusqu'à l’anecdote concernant les vipères tarées : les pompiers, qui ont assuré les permanences sanitaires sur place, ne se rappellent pas avoir eu recours à la moindre goutte de sérum antivenin. Pourtant, à ma connaissance, seule FRANCE-INFO a fait amende honorable en produisant à l’antenne un rectificatif sur cette affaire.
Ce qui me ramène à ma question de départ : quel message, important au point qu’on se refuse à apporter à cette sombre histoire le démenti qu’on serait en droit d’attendre de nos medias d’information, cherchait-on à nous faire passer en nous livrant cette fausse information ? Oh, bien entendu, il n’y a peut-être pas de message, tout simplement. Le bon fonctionnement de la machine médiatique repose sur deux piliers : sa capacité à produire de l’information, ou plutôt : des ’’sujets’’ ; la confiance dont la crédite son audience, ladite confiance étant supposément directement corrélée à l’importance de cette même audience… Ainsi toute cette histoire pourrait n’être qu’une double illustration, d’une part de ce besoin maladif des médias de produire des ’’sujets’’, et, à travers son non-démenti, du besoin de confiance de ces mêmes medias d’autre part.
Du vide, rien de plus.
Pour autant, le discours des médias à propos du tecknival (et des tecknivals de manière générale) n’était pas neutre, loin s’en faut. Ce qui fait naître en mon esprit la théorie suivante, ami lecteur, que je m’en vais te soumettre de ce pas. Je me dis, ça fait tout de même un moment qu’on en entend parler, de ces tecknivals. Il y en a deux ou trois gros par an, si ce n’est plus, et à chaque fois, c’est la même rengaine qu’on nous ressert : les dealers, les OD, le mécontentement des riverains, les mises en garde des pompiers et des permanents des services de premiers secours… Or en définitive, me semble-t-il, ça se passe toujours sans trop de remous. Quelques accidents, bien entendu, quelques morts, même, à l’occasion, mais force est de constater que les tecknivals ne suscitent plus l’inquiétude du Grand Public comme ils le firent naguère, il n’y a pas si longtemps. Si je me fie pour cela à mon étalon personnel en matière d’opinion publique (à savoir, ma môman) je dirais même que les gens s’y sont en quelques sortes habitués. Ils ont développé à l’égard des tecknivals une certaine tolérance, qu’est venu sévèrement compromettre toute cette histoire de chiens sauvagement éviscérés. Dans un tel contexte de relâchement, cette défiance nouvellement ravivée à l’égard des tecknivals semble tomber à pic, en ceci qu’elle sert d’une part les intérêts des médias d’information, qui pourront ainsi continuer à produire des ’’sujets’’ sur le dos des tecknivaliers, et la frange la plus sécuritariste de l’échiquier politique d’autre part, qui voit ses propositions appuyées par l’actualité en ces temps de campagne…
Mais que dis-je ? Oh, je suis parano : j’ai sans doute ingurgité quelque chose qui ne passe pas…
19:20 Publié dans humeurs diverses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











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