18.05.2006
mal aux fleurs
Ami lecteur,
Je ne savais pas. Personne ne m’avait rien dit ; comment aurais-je pu savoir ?
Oh, je te connais, ami lecteur. Tu as horreur que l’on vienne se traîner à tes pieds pour quémander ta compassion. Tu exècres les mielleux qui viennent te baver leurs pleurnicheries sucrées dans les cornets à sonotones. Tu vas me dire : ’’Tu n’avais qu’à te renseigner. Tout ce qui t’arrive est le fait de ta seule faute. C’était à toi, de faire plus attention. Moi, c’est pas mon boulot de te mettre en garde en permanence contre tous les dangers qui menacent ta petite tranquillité.’’
Ah ! Intraitable lecteur ! Ton intransigeance t’honore en même temps qu’elle te rend détestable à mes yeux ! Te voir si plein d’inflexibilité me remplit d’une fierté dont je n’aurais jamais cru le prix si cruel ! Car je sais, en mon for intérieur, combien tu as raison. Il y avait effectivement eu des signes, des stigmates, que j’aurais dû prendre comme des avertissements. Hélas ! Je n’en ai rien fait, et me voici aujourd’hui, me présentant devant toi effondré, dévasté, réduit à moins que ma propre ombre.
Si seulement j’avais prêté attention aux signes ! Cette double soirée, le 6 mai dernier, sa présence ubique à la fois sur TF1 et FRANCE 2, sur la même tranche horaire ! C’était quand même gros, comme avertissement ! Cette apparition impromptue, la semaine dernière, en tant qu’invité du 20 heures de FRANCE 2 ! Et cette interview, donnée à TELELOISIRS au début du mois de mai ! Sa photo apparaissait quand même en couverture, accompagnée de la phrase entre guillemets suivante, ce qui laissait à penser qu’elle était bel et bien de lui : ’’J’ai failli tout arrêter.’’ Ça aussi, c’était quand même fort, comme signe ! J’aurais dû comprendre ce que cette déclaration impliquait : s’il avait seulement failli arrêter, c’est qu’en fait, il avait continué ! Voire : il avait remis ça !
Mais non, penses-tu ! Rien ! Je n’ai rien vu venir !
Et hier soir, bam ! Ça m’est arrivé en pleine figure, au détour d’une coupure pub au beau milieu de la ’’Nouvelle Star’’ : ’’Pascal Obispo, nouvel album : Les Fleurs Du Bien’’.
La nouvelle m’a terrassé. Prostré sur moi-même, incapable de réaliser ce qui m’arrivait, je ne me suis rendu compte que j’avais laisse tomber ma cigarette sur mon pied que lorsque ma copine m’a interpellé depuis le bout du lit : ’’Dis, tu sens pas comme une odeur de viande grillée ?’’
LES FLEURS DU BIEN !!! Pardonne-moi, ami lecteur, ce recours, auquel je répugne habituellement, au triple point d’exclamation, mais il me faut bien poser la question : non mais il va pas bien, ou quoi ? Mais qu’est-ce que nous lui avons fait, pour qu’il s’acharne sur nous de la sorte ? Et surtout : quel grief a-t-il contre Charles Baudelaire ?
C’est complètement hallucinant, que personne dans les medias ne lui soit encore rentré dedans à ce sujet : Charles Baudelaire, Pascal Obispo, ça ne choque personne ? Léo Ferré a chanté Baudelaire, Pascal Obispo se l’approprie et le détourne, ça non plus, ça ne fait moufter personne ? A moins qu’il ne faille prendre cette opposition au premier degré, comme un aveu disant : Pascal Obispo est le contraire exact de Charles Baudelaire, son parfait opposé, son négatif ; auquel cas, bon, hormis le fait que ce soit encore lui accorder beaucoup (trop) d’importance, ça peut passer…
’’Oh, foutez-lui la paix, à Pascal ! Vous ne voulez pas comprendre, c’est un artiste vachement sensible !’’, s’indigneront certains, avant de poursuivre dans la même veine : ’’De toutes façons, dans ce pays, c’est toujours la même chose, la réussite dérange !’’
Hé hé, effectivement, on l’entend souvent, celle-là, ces temps-ci : je l’ai lue attribuée à PPDA dans le magazine EPOK dont je faisais la critique dans mon article intitulé ’’De la culture et du divertissement’’ daté du 6 mai 2006 ; on a pu la retrouver, grâce à Cauet cette fois, dans le numéro de TELELOISIRS que j’évoque un peu plus haut dans cet article (‘’J’emmerde les critiques. Moi, je bosse. Les gens qui ont les deux pieds derrière le bureau, qui n’ont jamais bougé leur cul et rien créé depuis quinze ans, ils disent ce qu’ils veulent. Moi j’adore faire ce que d’autres n’ont jamais fait, et puis j’aime bien être quelqu’un qui dérange.’’) ; Jacques Chirac nous l’a resservie encore une fois la semaine dernière à propos de son compte mal caché au Japon…
Mettons donc les choses au clair une bonne fois pour toutes si tu le veux bien, ami lecteur : ce n’est pas le succès, qui dérange ; c’est l’indigence et la malhonnêteté manifeste de ceux qui réussissent !
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17.05.2006
Le meilleur ami de l'homme
Ami lecteur,
Quel message les médias cherchaient-ils donc à nous faire passer quand ils nous livrèrent au début du mois de mai l’odieuse nouvelle de l’éviscération d’une quinzaine de chiens à des fins toxicomanes en marge du tecknival de Chavannes ? Je me pose, et te la pose par la même occasion, la question.
L’affaire commence le 4 mai 2006, avec cette affirmation du PARISIEN (un grand nom de la presse d’investigation nationale, n’en doutons plus) : on a retrouvé sur le site de Chavannes, dans le Cher, où venait de se dérouler une rave-party en marge du Printemps de Bourges, une quinzaine de cadavres de chiens ; ces chiens ont été éventrés par leurs maîtres, qui voulaient ainsi récupérer la drogue qu’ils avaient dissimulée dans leurs estomacs. Les monstres n’ont même pas eu la patience d’attendre que leurs malheureux serviteurs quadrupèdes la leur restituent par des voies naturelles.
’’Oh ! Sainte Mère de Dieu, mais quelle horreur !’’, tel fut le cri qui s’éleva depuis des milliers, des millions de foyers à tout le pays. ’’Mais comment des êtres humains peuvent-ils en arriver là ? Comment peut-on même en concevoir ne serait-ce que l’idée ? Tu ne vas pas me dire : seul un dangereux sociopathe serait à même de se l’extraire du cerveau reptilien, celle-là, non ?’’
Là-dessus, comme de bien entendu, la machine médiatique s’emballe ; la nouvelle est reprise à droite à gauche, au conditionnel sur FRANCE-INFO, à l’indicatif sur TF1 par Jean-Pierre Pernault (’’Qui d’autre ?’’, me demanderas-tu, ami lecteur), sur CANAL +, sur LCI… On nous dit que cela faisait déjà quelques jours, autour des champs de Chavannes, que le bruit courait selon lequel des dealers arrivaient sur place avec des chiens lestés de drogue. On nous dit que la pratique est courante, que les pompiers et les gendarmes étaient au courant de tout…
Parallèlement, on apprend que deux personnes seraient décédées des suites d’une overdose, et c’est déjà plus qu’il n’en fallait pour qu’émergent ça et là pendant les JT nationaux des sujets traitant, pêle-mêle, des dangers que représentent les raves et autres free parties, présentées comme des foires à la toxicomanie ; des nuisances qu’elles provoquent pour les pauvres riverains qui n’ont jamais rien demandé à personne, sinon le droit de jouir de la paisible ruralité de leurs contrées en toute tranquillité ; des vipères locales rendues folles par les décibels, risquant de piquer les ravers inconscients ; de cette technique dite ’’du mulet’’ consistant à ingurgiter ou faire ingurgiter à son chien des capsules contenant des stupéfiants afin d’échapper aux fouilles, dont on nous dit qu’elle est pratiquée depuis longtemps par les trafiquants…
Problème : seule la mort de Laetitia, une jeune fille de 22 ans, décédée d'une overdose, a pu être établie ; contrairement à ce qui a pu être dit, il n'y a jamais eu de second mort. Pas plus que de chiens éventrés : ni la mairie de Chavannes, ni les gendarmes, ni le responsable des pompiers vétérinaires dépêchés spécialement sur le site pendant la rave, ni la Direction Départementale des Services Vétérinaires ne confirment la présence de cadavres de chiens sur le site du tecknival. La société SITA, à Orval près de Saint-Amand, qui a fourni les bennes où l'on aurait retrouvé les cadavres des animaux, et qui a assuré le nettoyage du site, dément avoir trouvé quoi que ce soit ressemblant à des chiens dans ses bennes. Personne n'a rien vu, pas même à la Direction Départementale de l'Equipement, qui a supervisé le nettoyage. Un cadavre de chien a bien été retrouvé, dimanche 31 avril au matin, sur le bord d'une route adjacente menant au village de Saint-Loup, mais le chien avait été non pas éventré, mais renversé par un véhicule.
Toute cette histoire relève donc du pur fantasme, c’est un fait avéré, jusqu'à l’anecdote concernant les vipères tarées : les pompiers, qui ont assuré les permanences sanitaires sur place, ne se rappellent pas avoir eu recours à la moindre goutte de sérum antivenin. Pourtant, à ma connaissance, seule FRANCE-INFO a fait amende honorable en produisant à l’antenne un rectificatif sur cette affaire.
Ce qui me ramène à ma question de départ : quel message, important au point qu’on se refuse à apporter à cette sombre histoire le démenti qu’on serait en droit d’attendre de nos medias d’information, cherchait-on à nous faire passer en nous livrant cette fausse information ? Oh, bien entendu, il n’y a peut-être pas de message, tout simplement. Le bon fonctionnement de la machine médiatique repose sur deux piliers : sa capacité à produire de l’information, ou plutôt : des ’’sujets’’ ; la confiance dont la crédite son audience, ladite confiance étant supposément directement corrélée à l’importance de cette même audience… Ainsi toute cette histoire pourrait n’être qu’une double illustration, d’une part de ce besoin maladif des médias de produire des ’’sujets’’, et, à travers son non-démenti, du besoin de confiance de ces mêmes medias d’autre part.
Du vide, rien de plus.
Pour autant, le discours des médias à propos du tecknival (et des tecknivals de manière générale) n’était pas neutre, loin s’en faut. Ce qui fait naître en mon esprit la théorie suivante, ami lecteur, que je m’en vais te soumettre de ce pas. Je me dis, ça fait tout de même un moment qu’on en entend parler, de ces tecknivals. Il y en a deux ou trois gros par an, si ce n’est plus, et à chaque fois, c’est la même rengaine qu’on nous ressert : les dealers, les OD, le mécontentement des riverains, les mises en garde des pompiers et des permanents des services de premiers secours… Or en définitive, me semble-t-il, ça se passe toujours sans trop de remous. Quelques accidents, bien entendu, quelques morts, même, à l’occasion, mais force est de constater que les tecknivals ne suscitent plus l’inquiétude du Grand Public comme ils le firent naguère, il n’y a pas si longtemps. Si je me fie pour cela à mon étalon personnel en matière d’opinion publique (à savoir, ma môman) je dirais même que les gens s’y sont en quelques sortes habitués. Ils ont développé à l’égard des tecknivals une certaine tolérance, qu’est venu sévèrement compromettre toute cette histoire de chiens sauvagement éviscérés. Dans un tel contexte de relâchement, cette défiance nouvellement ravivée à l’égard des tecknivals semble tomber à pic, en ceci qu’elle sert d’une part les intérêts des médias d’information, qui pourront ainsi continuer à produire des ’’sujets’’ sur le dos des tecknivaliers, et la frange la plus sécuritariste de l’échiquier politique d’autre part, qui voit ses propositions appuyées par l’actualité en ces temps de campagne…
Mais que dis-je ? Oh, je suis parano : j’ai sans doute ingurgité quelque chose qui ne passe pas…
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Oeil pour oeil
Ami lecteur,
L’homme est blême. Son regard trouble papillonne entre les différents journalistes, éclairagistes, cameramen et techniciens du son venus recueillir sa parole. Il s’apprête à la prendre. La France est suspendue à ses lèvres.
Ce n’est pourtant personne. Cet homme ne pèse rien sur l’échiquier politique. Il n’a aucune emprise sur les ouvriers salariés de l’usine située à côté de chez lui. Son pouvoir d’achat ne dépasse pas de beaucoup celui d’un smicard. C’est ton voisin de palier. Le type que tu croises tous les matins au bureau de tabac, au coin de la rue. Ce n’est personne.
Et pourtant, la France est suspendue à ses lèvres.
Elle ne connaît son visage que depuis quelques jours, à cet homme, mais déjà elle se sent proche tellement proche de lui. Elle a l’impression de le connaître depuis toujours. Elle a partagé son angoisse des derniers jours, et partage à présent son effarement.
Lui, c’est le père de la petite Melissa, la fillette assassinée dans les Bouches-Du-Rhône le week-end dernier. Et devant les caméras du vingt heures de TF1, devant les caméras de la rédaction du journal de FRANCE 2, devant les micros tendus vers lui, cet homme ravagé en a appelé à la loi du Talion et au rétablissement de la peine de mort.
Oh, bien entendu, tout le monde peut se mettre à sa place : tout être humain normalement constitué – j’entends par là, constitué selon la norme – serait submergé par le désir de vengeance en de telles circonstances. Du reste, c’est bien la situation dans laquelle sa famille est plongée qui dicte sa réaction.
Mais que l’on ne vienne pas me dire que diffuser cette réaction d’un père de famille démoli par la perte de son enfant dans les circonstances les plus abjectes qui soient, à l’attention de plus de 10 millions de téléspectateurs, en ces temps plus que troublés politiquement où les idées les plus réactionnaires deviennent limite présidentiables, n’est pas tout simplement parfaitement irresponsable. C’est vrai dans le cas de TF1, ça l’est plus encore dans le cas du service public.
’’C’est sûr, y a d’l’émotion Coco, ça serait dommage de s’en priver.’’
Honte à vous, les mecs ! Vous avez beau jeu de commémorer l’abolition de la peine de mort, de pointer du doigt les vilains ricanas avec leur méchante chaise électrique et leurs chambres à gaz toutes pourries, si c’est pour vous faire l’écho de cris haineux, poussés sous le coup de l’horreur, qui vont dans le sens des idées les plus préjudiciables à la démocratie qui soient.
’’Oh, regarde, c’est le voisin à la télévision. Le pauvre, on lui a tué sa fillette.’’ ’’Oh, c’est horrible, le malheureux. Je le connais, je le croise tous les matins au coin de la rue.’’ ’’Ouais, tu m’étonnes, il a raison, y a des gens, tu peux rien pour eux, tout ce qu’il faut, c’est tous les tuer.’’ ’’Ouais, s’en débarrasser, de tous ces tordus.’’
Ce serait pourtant le rôle du service public, que de rappeler que la Justice ne doit pas tuer, et de taire ce genre de discours, dangereux pour le maintien des fondations de notre société.
’’Mais merde, y a d’l’émotion Coco, ça serait dommage de s’en priver.’’
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13.05.2006
Au bonheur des p'tits blagueurs
Bulletin d’humeur : des avalanches de clichés à prévoir sur les magasins de grande distribution culturelle.
Amie lectrice,
Le Marketing, ce n’est pas seulement les offres de réduction en caisse sur les paquets de nouilles au supermarché. Ce n’est pas seulement les rasoirs sous emballage collector pour la Fête des pères. Ce n’est pas seulement les jeux concours permettant de gagner de magnifiques week-ends pour deux personnes en thalassothérapie sous les cieux ensoleillés de je ne sais où. Loin s’en faut. Le marketing, mais je suis sûr et certain de ne rien t’apprendre, ô délicieuse amie lectrice, c’est aussi beaucoup de communication d’entreprise. Une communication qui peut recouvrir de nombreuses formes, et dont le spectre s’étend de ces courriers pénibles que ta boîte aux lettres te vomit sur les escarpins chaque soir par paquets de dix aux 1500 messages publicitaires qui se bousculent quotidiennement aux portillons de ton temps de cerveau disponible.
Cette communication, puisque c’est là où je veux en venir, ô sublimissime amie lectrice, irréelle de beauté, ne se résume pas seulement à une accumulation de précieuses informations sur les produits céréaliers de grandes firmes agro-alimentaires mondialisées ou sur les initiatives humanistes de tel ou tel marchand de centrales nucléaires : elle est également chargée, pour peu qu’on y regarde de plus près, d’indices permettant de comprendre la représentation que se font du Grand Public les entreprises qui président à sa destinée.
A cet égard, ô mirifique lectrice, toi qui peuples chacun de mes rêves, je ne saurais trop te recommander la lecture attentive de la charmante publication que la maison VIRGIN MEGASTORE t’adresse à je ne sais trop quelle occasion pour te proposer une petite sélection ’’livre - vidéo – papeterie’’ des plus savamment étudiée : seize pages de catalogue expressément destiné à un public exclusivement féminin, le tout rédigé dans le plus pur style ’’mutine copine coquine’’ et truffé de vignettes représentant d’adorables midinettes filiformes façon Edmond Kiraz arborant des poses aussi peu caricaturalement féminines que l’engloutissement compulsif de pop-corn devant la télé ou le parcours des rues commerçantes d’une grande ville chargée de sept sacs différents, un tel décorum ayant sans doute pour objectif de faciliter le processus d’identification de la cible aux produits qui sont proposés.
Bref.
Très sobrement intitulé ’’Au Bonheur Des Femmes’’, ce délicieux petit imprimé commence par une sélection vidéo de fort bon aloi : outre l’incontournable ’’SEX AND THE CITY’’, le plus discutable ’’DESPERATE HOUSEWIVES’’ et les décidemment désolants ’’BRIDGET JONES 1 & 2’’, VIRGIN rentre dans le vif du sujet avec le bientôt mythologique ’’CLARA SHELLER’’, une série servie, disons-le, par un casting nazissime (je pèse mes mots : Mélanie Doutey est aussi convaincante dans son rôle qu’une prise multiple le serait dans celui de Dark Vador) et dont le scénario se résume à une odieuse resucée des précédemment cités ’’SEX AND THE CITY’’ et ’’BRIDGET JONES’’. Viennent ensuite l’indispensable DVD de remise en forme de Cindy Crawford (’’un classique’’, me diras-tu, amie lectrice, mon amie, ma sœur, mon amour, la future mère de mes enfants) et le plus conceptuel ’’MILLE ET UN MASSAGES EN DVD’’ : deux magnifiques DVD dont la simple présence dans ces pages de catalogue ’’réservé aux femmes’’ tend à prouver la finesse et l’intelligence du portrait que se fait de sa cible féminine la direction du Marketing de VIRGIN France.
Mais VIRGIN va plus loin : avec sa sélection littéraire ! Et là, tu vas pouvoir en juger toi-même, divine amie lectrice, que ton chemin quotidien soit parsemé de milliers de pétales de rose pour les siècles des siècles, amen, la direction du Marketing de VIRGIN France a parfaitement saisi les tenants et les aboutissants de ta nature profonde, depuis les angoisses qui te tenaillent dans l’obscurité jusqu’aux sources si hermétiques à la compréhension de la gent éjaculine de ton plaisir gourmand.
On commence à la rubrique ’’Elle est pas belle la vie’’ avec du délibérément futile : un peu de ’’chick-lit’’, c’est-à-dire, en bon français, de la ’’littérature de gonzesses’’, faite par et pour ’’des gonzesses’’. ’’Le Diable S’Habille En Prada’’, ’’Confessions D’Une Accro Du Shopping’’ (je te rappelle, néfertitique amie lectrice, qu’on est accro À quelque chose, et non pas DE quelque chose… Juste pour la forme.), ’’People Or Not People’’, c’est de la pure ’’chick-lit’’ : des histoires de jeunes filles belles et talentueuses en prise avec tout plein de gros problèmes existentiels en rapport, pêle-mêle, avec la cruauté manifeste du monde du travail, l’âpreté des rapports humains en milieu urbain et la connerie maladive des mecs qui sont tous ou presque, c’est bien connu, de gros rufians qui ne savent réfléchir qu’avec leur appareil uro-génital.
Bon. La ’’chick-lit’’, on aime ou on n’aime pas. Pour ma part, j’ai tendance à penser que ladite ’’chick-lit’’ est à la littérature ce que Séverine Ferrer est à l’agrégation de philo. Mais je suis très snob, alors mon avis ne compte pas.
Mais revenons à nos moutons.
Hop, on tourne la page, et on tombe sur les rubriques consacrées à la vie de couple, fort à propos intitulées ’’Ça va être sa fête’’ et ’’Moi & mon Jules’’ : rien que du bonheur, comme dirait un autre agrégé de philo notoire. ’’203 Façons De Rendre Fou Un Homme Au Lit’’, ’’La Sexualité Des Paresseuses’’, ’’Mars Et Venus Sous La Couette’’ pour la page ’’sexualité’’, ’’Plaquée et alors ?’’, ’’Quand Le Prince N’Est Plus Charmant’’, ’’Les Couples Heureux Ont Leurs Secrets’’ pour celle consacrée à la vie de couple, c’est du lourd ! Du très lourd, même, si je puis me permettre.
Je me moque, mais il est très clair que VIRGIN a vraiment très finement compris quels sont tes centres de préoccupation et d’intérêt, ô lectrice ma muse… Comme tend à le prouver la double page ’’santé forme beauté bien-être’’ suivante, avec là encore de pures merveilles : ’’Perdre Son Ventre En Trois Semaines’’, ’’La Gym Des Paresseuses’’, ’’La Thérapie Du Bonheur’’, ’’Les Clés Du Bonheur Quotidien’’, ’’Le Psy De Poche’’…
Par pure charité chrétienne, je passerai sur la double page ’’régimes’’ et ses ’’Brûleurs De Graisse’’, ’’Je Ne Sais Pas Maigrir’’, ’’Maigrir Selon Son Type Hormonal’’, ’’Le Régime Des paresseuses’’ (c’est pas pour cafter, mais VIRGIN a décidemment l’air de te prendre pour une grosse feignasse, amie lectrice…) et autres ’’Secrets Du Régime Crétois’’, et j’en terminerai avec la double page ’’estime de soi et placebos psychologiques autocentrés’’ parce que, permets-moi de te le dire comme je le pense : c’est de la pure balle atomique, la psychologie autocentrée. Au menu : ’’Donnez Une Vraie – Et Bonne – Image De Vous’’, ’’Mieux Vivre En Maîtrisant Votre Energie Psychique’’, ’’Victime Des Autres, Bourreau De Soi-Même’’… Un régal, encore une fois !
Je sais, je sais, ’’ce n’est pas gentil-gentil de se moquer d’un livre rien qu’à sa couverture, tu ferais moins le malin si on faisait la même chose avec toi, hein, gros malin ?’’
Ce à quoi je répondrai le plus sincèrement du monde : Mais, heu…
Plus sérieusement, elle est tout bonnement effrayante, cette sélection ’’livre - vidéo – papeterie’’ que te propose VIRGIN, amie lectrice aux pieds de laquelle je me prosterne voluptueusement, en ceci qu’elle révèle, et c’est son moindre mérite, de la part de la direction Marketing de ladite firme, un regard pour le moins caricatural sur la condition féminine. De deux choses l’une : soit les pontes de VIRGIN s’imaginent sincèrement que leur clientèle se compose pour l’essentiel de trentenaires shoppingoliques vaguement godiches, nourrissant pour le romantisme des ambitions sucrées en même temps qu’un véritable antagonisme pour les mecs (les hétéros, bien entendu ; les homos sont tellement plus compréhensifs…), de véritables feignasses se considérant comme pondéralement surchargées et en proie à de sérieuses prédispositions pour la dépression nerveuse ; soit c’est à cette cible exclusivement que VIRGIN s’adresse, je veux dire par là, les trentenaires shoppingoliques vaguement godiches etc., appuyant son approche marketing sur les complexes de cette population, des complexes qui sont, faut-il le rappeler, la conséquence immédiate du cloisonnement par les medias de l’image de la femme dans quelques stéréotypes et idéaux parfaitement anachroniques. Auquel cas c’est encore plus grave.
Bon, alors je sais : ’’Franchement, y avait plus urgent que VIRGIN à traiter, en matière de cas de politiques marketing scandaleuses !’’, critique à laquelle je répondrai par un ’’oui, mais DANONE, on verra plus tard’’ définitif. Du reste, c’est vrai que c’est pas évident, de taper dans VIRGIN. Oh, bien sûr, il y a le problème des petits libraires affamés par ces réseaux de grande distribution. Et les petits disquaires, aussi. Mais globalement, on reconnaît volontiers à VIRGIN le mérite d’avoir beaucoup fait pour la musique, et plus particulièrement pour le rock. Et puis il y a la personnalité de ce bon vieux Dick Branson, le légendaire PDG de ladite VIRGIN, qui dispose quand même d’un incontestable capital de sympathie : cette fière toison de viking, cette dentition irréprochable, ce beau regard bleu, et surtout, surtout : cette vie rocambolesque ! Ce vieux Richard qui racontait chez Thierry Ardisson, le 18 février dernier, que lors du vol inaugural de sa compagnie aérienne, il avait mis dans un boeing sur la ligne Londres - New York tout le gratin de la finance et du show-biz, et au moment du décollage, ses passagers avaient pu voir ce qui se passait dans le cockpit grâce à une caméra installée dans le poste de pilotage, notamment cette image très fugace montrant le pilote faisant tourner un fat joint à son copilote tout en balançant les gaz plein pot… Le gratin avait parait-il sévèrement flippé, alors qu’en réalité, les images avaient été tournées la veille, et que les pilotes dans leur cockpit étaient dans un état on ne peut plus premier…
Au demeurant, cette anecdote me donne à penser que les joints ne tournent peut-être pas seulement devant les caméras dans les cockpits, chez VIRGIN, et que cette profusion de ’’so sexy’’, ’’à savourer entre copines, comme un pot de Nutella un soir de solitude extrême’’ et autres ’’un kit de survie pour toutes celles qui le valent bien’’ auquel on espère que tu t’identifies, amie lectrice, veuilles-tu agréer l’expression de mes sentiments les plus affectueux et du frottement de mon corps contre le tien, est peut-être un nouveau dégât dû à la consommation d’euphorisants tétrahydrocannabiques…
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06.05.2006
de la culture et du divertissement
Ami lecteur,
’’Ils défendent la culture à la télé’’, proclamait le mois dernier le magazine EPOK, en couverture de son trentième numéro.’’Ils’’, c’est-à-dire, si l’on s’en réfère au très classieux trombinoscope de couverture :
· en tout premier lieu, PPDA. Je dis ’’en tout premier lieu’’, c’est en tout cas ce que semble indiquer le fait que sa photo ressorte de cette mosaïque dans un format six fois supérieur à celui des autres.
· les autres (en six fois plus petit, donc) : pêle-mêle, Isabelle Giordano, Nagui, Thierry Ardisson, Nikos Aliagas (oui oui, tu as bien lu, ami lecteur : LE Nikos Aliagas), Franz Olivier Giesbert, Daniel Picouly, Guillaume Durand, Ariel Wizman, Valérie Expert, Laurent Ruquier (non non, ce n’est toujours pas une erreur de ma part. Il faut croire que la rédaction d’EPOK considère que faire revivre la IVème République tous les soirs, c’est donner dans le témoignage historique, et donc dans la culture…), Sébastien Follin (le mec de la météo sur TF1. Bon. Je veux bien, mais c’est Evelyne Dhéliat qui va être jalouse…), et je passe sur la ribambelle des Frédéric : Taddéi, Ferney, Beigbeder…
Un amalgame bien hétéroclite que cette couverture, tu en conviendras sans doute, ami lecteur : on ne voit guère en effet ce qu’il peut y avoir de commun, et plus particulièrement d’un point de vue culturel, entre Frédéric Ferney et Nikos Aliagas. Ce sont tous les deux des hommes, ça, on est d’accord ; en cherchant bien, on peut même dire qu’ils sont bruns tous les deux ; je pense cependant que la comparaison s’arrête à peu près là.
Pour autant qu’elle soit risible par son architecture et sa composition, cette couverture n’en est pas moins puissamment révélatrice d’un amalgame qui se fait de plus en plus prégnant en matière de défense de la culture à la télévision : celui qu’opère la télévision entre culture et divertissement.C’est une trouvaille pour le moins ingénieuse, reconnaissons-le, et je dirais même : audacieuse. Depuis une vingtaine, une trentaine d’années, les milieux intellectuels gueulent sur la télévision, l’accusant d’assassiner peu à peu la culture, la reléguant à des horaires de plus en plus prohibitifs pour le Grand Public, enfermant son simulacre dans des formats de plus en plus délétères, lui substituant petit à petit une gaudriole qui lui est ce que la levrette claquée sans préliminaires est à la galanterie. Et voilà que la télé s’est trouvé une parade : le divertissement, C’EST de la culture !
Mais revenons donc sur le contenu en soi de l’article qu’EPOK consacre aux prétendus défenseurs de la culture à la télévision, qui n’est intéressant qu’en ceci qu’il reproduit, de manière très contractée, tous les poncifs du genre en matière de visibilité de la culture à la télévision : tout d’abord, la nostalgie ; on commence en rappelant que, comme en conviendra tout le monde, c’était bien entendu mieux avant, du temps des Pivot, Jullian, Santelli, Bluwal, du temps où un Charles Bukowski pouvait péter son scandale sur le plateau de Pivot, du temps où un Gainsbarre avait toute latitude pour scandaliser la France entière en direct, du temps, en somme, de la ’’paléotélévision’’, pour reprendre l’expression de Pivot, où la culture n’ETAIT PAS le passager clandestin du paquebot télévision…
Cette nostalgie n’empêche toutefois pas les auteurs de l’article de continuer avec une négation de bon aloi de l’héritage bourdieusien, grossièrement réduit pour l’occasion à une opposition culture / télévision, et de faire au passage la part belle au concept de ’’médiaculture’’, autrement dit, une culture adaptée au traitement télévisuel. C’est une belle trouvaille : si la culture est de plus en plus la grande absente en matière de télévision, c’est qu’elle n’est pas adaptée à la voie télévisée. Il suffisait d’y penser ! La médiaculture, un concept qui amène tout naturellement à la nécessité de faire la synthèse, en matière de culture et de discours de la culture à la télévision, entre le notaire de province, le bourgeois de gauche et les 15-18 ans.
Nous y voilà donc, il n’aura fallu que quelques lignes pour que le gros mot soit lâché : l’audimat. L’audience. La culture mise à l’index de l’impératif commercial. Oh, mais ne compte pas sur nos amis pigistes à EPOK pour faire de la langue de bois, ami lecteur : ils ne sont pas là pour ça ! Et crois-moi, ils ne se gênent pas pour fustiger cet état de fait, et dénoncer les dommages qui en sont la conséquence, subis par l’innovation télévisuelle. Mais ils ne s’arrêtent pas là : OUI, la culture est victime à la télévision de la pression de l’audimat, mais NON, tout n’est pas perdu pour autant, puisqu’elle compte encore quelques obstinés défenseurs, lesquels rivalisent d’intelligence et d’ingéniosité pour lui permettre de survivre !
Et comment donc ? Par le biais du divertissement, tout bonnement ! C’est le divertissement, et le divertissement seul, qui permettra à la culture de survivre en télévision, dans la mesure où il ne saurait être question de remettre en cause, ni l’Audimat, ni le contrôle des artistes par les structures promotionnelles, ni la pression des coûts de production… En témoigne cette double page d’interview de PPDA par EPOK : ’’Pour atteindre le niveau le plus exigeant de la culture, il faut déjà franchir des étapes intermédiaires : c’est notre rôle que d’aider à les franchir. Nous devons être des passeurs. En particulier à la télévision, puisque tout le monde peut nous regarder.’’ Le divertissement devient, dans la bouche de PPDA, élevé par EPOK au rang de pape de la culture à la télé, le premier palier de l’ouverture du commun à la chose culturelle. Dit comme ça, c’est joli, et c’est même foutrement malin, comme discours, en ceci que ça permet, sans se contredire a priori, de persister à dire que la mission de la télévision reste ’’d’informer, de cultiver, de distraire’’. Vu sous un autre angle, ça s’appelle tout simplement ’’niveler par le bas’’, et c’est nettement moins mirobolant… Tout est pourtant dit dans la juxtaposition des trois mots, informer, cultiver, distraire, dans la même phrase ! Et PPDA de poursuivre : ’’pour peu que je choisisse bien mon émission […] la télévision française offre toujours de vraies possibilités de s’enrichir.’’Voilà toute la perversion du discours de la télévision sur la chose culturelle, cette même perversion qui justifie que l’on fasse du divertissement le fondement même de la chose culturelle : la loi de la demande. Ce n’est pas du fait de sombres motifs financiers que la culture en télévision est jugée à l’aune de son succès d’audience, mais bel et bien en vertu de la loi de la demande ! Si les gens ne regardent pas une émission culturelle, c’est que ça ne les intéresse pas, ou que c’est trop pointu pour eux. Ce n’est pas ce qu’ils demandent. Ce n’est pas ce qu’ils attendent de leur télévision. Reste donc à remplacer ladite émission culturelle par une émission de divertissement basse de plafond, dont on est certain qu’elle saura fédérer les précédemment cités notaire de province, bourgeois de gauche et 15-18 ans. De fait, de la culture pointue, ils peuvent toujours aller en chercher ailleurs, si ça les intéresse : sur le câble, la TNT (faites-moi rire…), voire sur ARTE…
Un argument stupide, par bien des aspects : la demande doit-elle dicter le comportement de ceux qui offrent ? Ou le contraire ? Laquelle doit être première à laquelle ? L’offre, ou la demande ? Quel crédit attend-on qu’un tribunal donne à la parole d’un dealer qui s’exprimerait en ces termes : ‘’c’est pas ma faute, Votre Honneur : si j’arrête de dealer, quelqu’un d’autre le fera à ma place, alors à quoi bon ? Je ne suis pas responsable de la demande de mes clients !’’ ? C’est pourtant bien le même discours, que tient la télévision à propos de son contenu. ’’Oh, mais il y a bien un moyen de résister à cette dictature du divertissement, si elle te disconvient’’, me diras-tu, ô pragmatique lecteur, public premier à toute chose : ’’éteins la télévision ! Lis un bouquin ! Fais autre chose !’'
Bien vu, te répondrai-je. Cependant, je ne pense pas que cela soit une solution qui permette de résoudre le problème. Ce n’est pas en délaissant la télévision à la plèbe, et en se drapant dans un mépris pseudo intellectuel de circonstance que l’on participera à son amélioration et à son élévation.
C’est un fait troublant, du reste, et je me lance là dans une digression qui est sans doute hasardeuse à bien des égards, qu’on ne puisse raisonner en matière de choix politique comme en matière de contenu télévisé. En politique, on nous dit bien d’opter pour UN (ou une), parmi tous ceux qui nous sont proposés. Pourquoi l’alternative existerait-elle en télévision, et nullement en politique ? Ne serait-ce pas intéressant que l’on puisse, en matière de choix politique, faire comme on nous dit de faire avec la télévision, c’est-à-dire ne faire aucun choix, si aucun ne nous convient, et s’adonner à une alternative connexe, plutôt que de choisir par défaut comme les français s’apprêtent à le faire en votant pour Sarko ? Cela ne pourrait-il pas commencer par la prise en compte des votes blancs lors du dépouillement des scrutins ? Enfin, je dis ça, ce n’est qu’une digression...
22:15 Publié dans defonce de la culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03.05.2006
Youpi, la Fête du Travail
Bulletin d’humeur : un très fort taux de réjouissance, et des accès de festivité au-dessus des normales saisonnières.
Ami lecteur,
Oh, bien entendu, il y aurait d’autres sujets à traiter : l’affaire Clearstream, l’ouverture du crash du Mont Sainte-Odile, la présentation hier, à l’Assemblée Nationale, du projet de loi de Nicolas Sarkozy sur l’immigration, les premières difficultés de Romano Prodi en Italie… Mais voilà, c’est dit : le 1er mai 2006 aura été une bien triste cuvée en matière de Fête du Travail. Seules 35 000 et 60 000 personnes ont défilé avant-hier à Paris et dans les grandes villes de province, contre 50 000 à 100 000 en 2005.
Oh, il y a mille façons d’analyser ce manque de festivité. On y verra par exemple l’échec des syndicats, à peine un mois après leur tonitruante victoire sur le CPE, à réunir de nouveau les français contre, pêle-mêle, le CNE, la précarisation du travail… Mais c’est peut-être également le fait du mauvais temps, des vacances scolaires…
Pour ma part, j’y vois, et je m’appuie en cela sur le travail du sociologue Loïc Wacquant, une nouvelle manifestation de cet important blocage mental, installé dans la société française depuis une bonne vingtaine d’années, et qui s’exprime par la sacralisation du travail d’une part, et l’incapacité collective à penser l’activité de vie en dehors d’une forme marchande et entreprenariale.
C’est un fait : le travail est la mesure de tout, et on a peine à imaginer en France l’instauration d’un revenu inconditionnel du citoyen qui ne soit pas dépendant de l’accomplissement d’un travail. J’en trouve tous les jours ou presque l’illustration à travers les discours que me tiennent certaines, certes pas les plus recommandables, de mes connaissances : ’’Non mais dis donc, et puis quoi encore, je vais pas aller travailler pour les autres, non mais oh, t’as vu ça où ?’’ ; ’’si les autres, ils galèrent, moi c’est pas mon problème’’ ; ’’je vais pas non plus nourrir des fainéants qui passent leur temps à rien branler’’, j’en passe et des meilleures (oui, je sais, je ne devrais pas tolérer dans le cercle très privé de mes connaissances des gens qui s’expriment aussi mal… Quand on pense que certains tiennent même des blogs…).
Pourquoi ça ? Pourquoi en France ne peut-on pas imaginer une existence sociale ne passant pas par l’accomplissement d’un travail ? C’est pourtant possible. C’est organisable. De fait, cela existe déjà, sous diverses formes, dans d’autres pays développés. Alors pourquoi ? C’est que la sacralisation du travail, ainsi que tout le discours ultra productiviste, hérité des années 80, qui l’accompagne, est le fait d’un puissant cloisonnement logique. C’est aujourd’hui une évidence indépassable : toute vie sociale est conditionnée par l’accomplissement d’un travail ; tout le monde doit travailler, quoi que cela lui coûte, quel que soit le travail. C’est autant une évidence que l’importance, pour le bien-être d’une société, de la croissance de sa activité économique.
Et pourtant, si on y regarde de plus près, déjà au milieu des années 80, alors qu’on ne comptait en France qu’un million de chômeurs, on disait : ’’ Plus de croissance ! La croissance permettra de résorber le chômage ! ’’ ; ensuite le chômage est monté à 2 millions, et on a dit : ’’ Il faut plus de croissance ! Il faut abaisser le coût du travail.’’ ; dont acte. Cela n’a pourtant pas empêché que l’on passe à 3 millions de chômeurs… Et encore aujourd’hui, on nous dit qu’il faudrait plus de croissance et plus de flexibilité en matière de droit du travail…
De fait, c’est bien cette dynamique-là que sert le discours sacralisant le travail. Eriger en principe formel que ’’le travail, c’est formidable’’ est bel et bien nécessaire pour faire accepter par le plus grand nombre le travail dégradé et dégradant, les contrats précaires, les emplois placards et les stages bidons. Il faut d’autant plus revaloriser symboliquement le travail qu’il paie moins économiquement. C’est ainsi qu’à l’ANPE, on apprend aux demandeurs d’emploi à se vendre, et à devenir de petits entrepreneurs.
C’est formidable, l’entreprenariat ! L’esprit d’entreprise ! Ça colle parfaitement avec le modèle néolibéral du marché : chaque individus est un petit entrepreneur, avec ses capacités propres, et il lui faut aller les vendre sur le marché. Quitte à ce que ce soit au mois, à la semaine, en stage, en intérim… Par extension, ça donne le modèle américain, dans lequel les travailleurs contingents ont remplacé les salariés : chaque travailleur, en bon petit entrepreneur, doit se considérer comme vendant à un moment t ces connaissances à l’entreprise, et avoir à l’esprit qu’a t+n, l’entreprise peut ne plus avoir besoin de lui, et n’achètera plus sa force de travail.
C’est sans doute formidable pour les entreprises, dans la mesure où les politiques d’ajustement structurel se font le plus souplement du monde, mais ça l’est nettement moins pour le petit entrepreneur lambda, puisque toute notion de responsabilité et de solidarité collectives, de coresponsabilité individuelle et collective quant à la situation sociale actuelle est complètement balayée.
Plus concrètement, il est indéniable que la situation de l’emploi en France s’est améliorée sensiblement sous le régime de la gauche plurielle, vers la fin des années 90, période pendant laquelle précisément, on est revenu très nettement au discours sacralisant le travail. Mais à y regarder plus attentivement, on se rend compte que les catégories d’emploi qui ont connu l’essor le plus important pendant cette période ont été les emplois partiels, les emplois précaires et les CDD. On a donc vu un progrès dans le fait de faire passer un petit nombre de demandeurs d’emploi au statut de travailleurs précaires. Effectivement, ça peut être vu comme un mieux. Mais en fait, cette solution supposée, proposée au problème du chômage, se résume à la généralisation du salariat précaire et la normalisation de la précarité ; c’est l’avènement de la civilisation d’insécurité sociale, marquée par des inégalités sociales gigantesques, et la normalisation du principe d’insécurité.
C’est du reste avec la plus grande cohérence en termes de discours que les mêmes qui prônent la sacralisation du travail chantent les louanges de l’idée d’insécurité en tant que principe d’organisation sociale. L’insécurité, c’est bien ! Ça vous fait vous tenir sur vos gardes, rester vigilant, motivé, et tirer en permanence le meilleur de vous-même. Plus vous êtes en situation d’insécurité, plus vous êtes productif, et donc mieux la société se porte.
Du moins en théorie. Parce qu’en corollaire de l’insécurité sociale, on trouve la paupérisation de l’état, et la réduction de son rôle à une dimension strictement pénale et sécuritaire ; l’Etat doit être faible, et protéger le moins possible les individus contre la discipline du marché ; l’horizon du travailleur lambda se limite à un emploi d’insécurité, avec ’’le business’’, l’économie informelle, criminelle, pour seule alternative. Une alternative dont le coût est connu et redouté de tous : les poursuites, l’arrestation, l’incarcération, la mise au ban de la société, etc…
Ainsi la montée des dispositifs policiers et pénaux participe de normalisation du salariat précaire, et le système pénitentiaire devient en quelques sortes la voiture balai du marché du travail. Ce n’est pas par hasard que les principaux ’’clients’’ du système pénitentiaire aujourd’hui se trouvent être les jeunes des fractions les plus précaires des classes populaires, les toxicomanes ou les personnes liées au trafic de la drogue, et les étrangers ; en France, plus d’un détenu sur deux a moins qu’un niveau d’éducation primaire ; plus de la moitié des détenus en France n’avaient pas d’emploi au moment de leur arrestation ; 16% sont considérés comme ’’sans-abri’’… et c’est encore pire pour eux quand ils sortent de prison, du fait de l’absence de politique sociale de réinsertion…
C’est ainsi qu’on assiste, tout en bas de la structure de classes, à une fusion, un couplage de la question sociale et de la question pénale, du fait même de la normalisation de l’insécurité sociale et de la précarisation du travail… Alors peut-être qu’effectivement, ce n’est pas trop la peine de le fêter, le travail…
19:05 Publié dans humeurs diverses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note










